Egon von Greyerz sur l’histoire du déclin de la puissance américaine

Egon von Greyerz sur l’histoire du déclin de la puissance américaine

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Egon von Greyerz

Interview d’Egon von Greyerz, publiée le 15 mai 2016 sur KWN :

« L’économie américaine fut un miracle pendant la majorité de ces 100 dernières années. Durant la première moitié de cette période, ce miracle économique fut authentique. La croissance était réelle, les investissements provenaient essentiellement de l’épargne. Les salaires réels augmentés tandis que les finances publiques étaient à l’équilibre. Il y avait également un excédent commercial alors que la croissance de la dette était modérée. Le miracle américain a commencé à s’étioler dans les années 60. Depuis 1961, les États-Unis ont démarré une série record de 55 années de déficit budgétaire, une tendance désastreuse qui a très peu de chances de s’arrêter dans les 10 les années à venir.

Les surplus de l’époque Clinton étaient trompeurs car durant cette période la dette a continué à grimper. Le coût de la guerre est toujours un poids énorme sur les finances des empires. La guerre du Vietnam fut coûteuse, petit à petit l’excédent commercial américain a baissé pour finir par entraîner la valeur du dollar. Lorsque le billet vert était adossé à l’or, il était plus compliqué de créer de la monnaie. Lorsque des nations souveraines, menées par De Gaulle, ont refusé d’accepter un dollar dévalué en tant que paiement des États-Unis pour exiger d’obtenir à la place de l’or, Nixon a mis fin à la convertibilité du dollar en or le 15 août 1971. Ce fut une décision désastreuse qui signala le début de la fin du miracle économique américain.

Aujourd’hui, 45 ans plus tard, les États-Unis sont toujours un miracle. En fait, il s’agit d’un euphémisme, car il est miraculeux qu’un pays puisse survivre avec des déficits budgétaires et commerciaux chroniques, avec une dette qui augmente exponentiellement et qui ne sera jamais remboursée en argent d’aujourd’hui.

Comment les États-Unis ont-ils réussi à maintenir cette position totalement unique qui leur permet d’émettre et de vendre de la dette sans valeur qui ne peut être remboursée qu’en émettant davantage de dette ? Il a imposé au reste du monde l’utilisation du dollar pour le commerce international, notamment. Mais pour que ce système fonctionne correctement, il fut également nécessaire pour les États-Unis de jouer au gendarme dans le système financier mondial pour pénaliser les banques ou les individus qui ne se conforment pas aux lois et règles américaines. Un autre prérequis est d’avoir une machine militaire puissante, ce que possèdent les États-Unis avec plus de 800 bases disséminées dans plus de 100 pays.

Même l’empire romain a provoqué sa destruction

Le dilemme est que les empires sèment toujours les graines de leur destruction. C’est vrai pour tous les empires déchus, que ce soit le perse, le romain, le mongol ou le britannique. En termes simplifiés, lorsque le pays conquis a été pillé de ses ressources et biens gratuits et bon marché, en plus de la main-d’œuvre pas chère ou réduite en esclavage, le conquérant se relâche, commence à perdre le contrôle pour vivre ensuite au-dessus de ses moyens tandis que les ressources s’épuisent. Le conquérant pense pouvoir maintenir les niveaux de vie élevés de son pays mais pour y parvenir, il doit désormais emprunter ou créer de la monnaie. L’argent finit par manquer pour entériner le déclin de la nation conquérante. Le dernier acte de désespoir d’un empire sur le déclin, largement endetté, est souvent de partir en guerre. Celle-ci forme un nuage de fumée pour dissimuler l’état financier du pays tout en fournissant un justificatif pour emprunter davantage afin de tenter de sauver le pays.

Bien sûr, les États-Unis n’ont jamais été un empire dans le sens où cette nation n’a pas étendu son territoire via une guerre majeure, mis à part des interventions temporaires ou des interférences dans d’autres nations. Initialement, l’empire américain fut bâti sur l’esprit entrepreneurial qui a engendré un pays très puissant et l’économie mondiale la plus importante. Les États-Unis devinrent le plus gros fabricant du monde pour dominer la planète durant de nombreuses décennies. Mais comme je l’ai dit ci-dessus, la tendance a commencé doucement à s’inverser dans les années 60 pour s’accélérer dans les années 70 alors que la valeur du dollar chutait. Petit à petit, durant les décennies suivantes, le puissant secteur industriel américain a décliné ; la majorité de l’emploi industriel a été transféré vers la Chine ou d’autres marchés émergents.

Résultat des courses, les salaires des ouvriers en termes réels ont décliné depuis les années 70. Il est ironique que les travailleurs américains qui achètent des produits bon marché fabriqués en Chine voient leurs salaires décliner, ce qui annule les avantages des importations bon marché. Simultanément, les ouvriers chinois augmentent leur niveau de vie et épargnent tandis que les Américains ont du mal à boucler leur fin de mois et emprunte encore plus pour maintenir leur niveau de vie.

La dette américaine totale, qui inclut les engagements non provisionnés comme Medicare et les assurances, a gonflé durant les 30 à 40 dernières années pour s’élever désormais à 300 trillions de dollars. Cela représente presque 1700 % du PIB, le pire chiffre des pays développés. Mais même sans inclure les engagements non provisionnés, la dette américaine s’élève à 400 % du PIB, ce qui est énorme et intenable.

Ben Bernanke a permis à la dette américaine d’exploser

Les États-Unis seront-ils en mesure de réduire cette dette dans les années ou décennies à venir ? Il est quasi garanti que cette dette ne sera jamais remboursée. Prenons par exemple la dette fédérale américaine, de 19 trillions de dollars. Bernanke a contribué à l’explosion de cette dette en la faisant plus que doubler de 8 à 17 trillions de dollars entre 2006 et 2014. Jusqu’à présent, Yellen peut s’estimer heureuse de n’avoir contribué que pour 2 trillions de dollars. Mais ce n’est que le début. Le CBO (Central Budget Office) prévoit une augmentation de la dette américaine de 9 trillions dans les 10 années à venir, pour un total de 28 trillions. Mais cette projection « optimiste » part du principe que les revenus fiscaux et les salaires progresseront normalement.

Mais en cas de scénario d’une croissance inférieure à la moyenne en termes de revenus et de rentrées fiscales, les déficits pourraient très bien gonfler de 2 trillions de dollars par an, en moyenne, pour atteindre une dette totale de 38 à 50 trillions. Je sais que peu de gens défendent une telle projection, mais citez-moi quelqu’un qui avait prédit le doublement de la dette entre 2006 et 2014. Jusqu’à présent, durant ce siècle, tous les organismes qui émettent des prévisions, que ce soit le FMI, la banque mondiale, l’OCDE, la Fed, les autres banques centrales ainsi que les gouvernements, ont systématiquement eu tort en étant largement optimiste. Et vu que nous nous rapprochons du point culminant des bulles économiques et financières de l’histoire, leurs prévisions n’en seront que plus fausses.

Qu’ont en commun Druckenmiller, Dalio, Paulson, Singer, Bass et bien d’autres fondateurs de hedge funds ? Ils sont devenus milliardaires en identifiant les risques et les tendances, les opportunités d’investissement. Chacun de ces gentlemen voit les risques que j’ai énoncés et recommande l’or en tant qu’actif crucial pour s’assurer contre un risque mondial sans précédent. (…)

L’or est l’assurance la plus parfaite pour autant qu’il s’agisse de sa forme physique stockée en dehors du système financier. Car l’or a survécu à toutes les crises de l’histoire tout en conservant toujours son pouvoir d’achat, quelles que soient les circonstances. »

« Si vous ne possédez pas d’or, c’est que soit vous ne connaissez pas l’histoire, soit vous ne connaissez pas l’économie » – Ray Dalio