Espagne : la « reprise économique » vue par les Espagnols

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On ne cesse de nous vanter sur les médias dominants les mérites de l’Espagne où la reprise serait sur les bons rails mais au-delà des statistiques, qu’en pensent les Espagnols du quotidien ? Cet article du New York Times nous fournit des éléments de réponse alors que la ratio dette/PIB ne cesse de grimper (graphique ci-dessus, source ZH)…

« Saragosse, Espagne. Il était auparavant architecte d’intérieur, il s’occupait de l’agencement des magasins de l’une des plus grosses chaînes d’habillement d’Espagne.

Mais c’est désormais de l’histoire ancienne. Récemment, Angel Puyalón, 50 ans espérait recevoir un appel lui annonçant l’octroi d’un emploi de trieur de déchets dans le recyclage. Aujourd’hui, M. Puyalón affirme qu’il serait heureux d’accepter n’importe quel travail. Ses indemnités de chômage ont expiré. Avec sa femme, ils sont dans l’incapacité de rembourser leur crédit hypothécaire. C’est grâce à l’aide d’une banque alimentaire qu’ils mangent.

« On nous dit que la reprise économique est là » lance M. Puyalón à son domicile dont la table basse accueille une pile de CV. « Mais je ne sais pas où. »

L’Espagne, mise en avant en tant que success-story des politiques d’austérité, est bien partie pour réaliser une croissance de plus de 3 % cette année. Depuis 2014, plus d’un million d’emplois ont été créés mais pour M. Puyalón, ces statistiques sont sans importance et même suspectes.

Les experts affirment que ce n’est pas surprenant car la grande majorité des nouveaux emplois créés sont des temps partiels dont certains ne durent que quelques jours et qui offrent des rémunérations faibles. Ils ne sont donc pas d’une grande utilité pour améliorer la vie des millions d’Espagnols qui ont perdu leur emploi durant la crise économique mondiale.

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De nombreuses façons, la crise en Espagne fut plus profonde et plus prolongée que celle des États-Unis. Environ 16 % des emplois ont disparu en Espagne, plus que n’importe où dans la zone euro. Son PIB a baissé de 7 % et en ce qui concerne les 10 % les plus pauvres de la population, leur revenu réel a chuté de 13 % par an entre 2007 et 2011 contre une baisse de seulement 1,4 % pour les 10 % les plus riches d’après l’OCDE.

Le désespoir des chômeurs est tellement grand qu’ils sont nombreux à accepter de signer un contrat offrant moins que le salaire minimum, souvent en acceptant par écrit de travailler deux jours par semaine tout en effectuant de nombreuses heures supplémentaires non rémunérées. Certains, pour récupérer leur emploi précédent, doivent accepter une grosse baisse de salaire.

« Un nouveau profil est apparu en Espagne : le travailleur qui vit en dessous du seuil de pauvreté » a déclaré Daniel Alastuey (secrétaire général d’UGT) l’un des plus gros syndicats espagnols. « Pour beaucoup de gens, la reprise ne donne pas l’impression d’en être une. » (…)

Durant le dernier trimestre, le taux de chômage officiel s’élevait à plus de 22 % ce qui signifie que plus de 5,15 millions de personnes ne travaillent pas (avec 2,7 millions de chômeurs qui n’ont plus travaillé depuis plus d’un an). Le droit aux indemnités a expiré pour la plupart d’entre eux. Ils doivent compter sur les membres de leur famille pourtant eux aussi dans une situation précaire.

Redouane El Omari, 35 ans, sa femme Esther Mendoza, 32 ans et leurs deux enfants sont sur le point d’être expulsés de leur logement à l’église où ils vivent depuis plus de 18 mois afin de faire place pour une autre famille dans le besoin mais ils n’ont personne vers qui se tourner. Le frère de Mme Mendoza et sa famille vivent déjà avec la maman. Ce ménage survit avec la retraite de celle-ci, qui s’élève à environ 300 €.

M. Omari, conducteur de chariot élévateur, a récemment été embauché pour une semaine de travail chez son ancien employeur mais il fut très surpris lorsqu’il a reçu sa paie : il a gagné 35 % de moins qu’avant la crise économique, pour le même travail.

« Je ne pouvais pas en croire mes yeux, » a-t-il déclaré en fixant sa fiche de paie et ses 169 € de rémunération pour une semaine de travail. (…)

Les salariés à qui on demande de prester bon nombre d’heures supplémentaires gratuites sont toujours plus nombreux, a déclaré le professeur Conde-Ruiz (professeur d’économie à l’université Complutense de Madrid) : « Les gens sont tellement désespérés qu’ils sont prêts à accepter n’importe quoi » a-t-il ajouté.

C’est la mésaventure qui est arrivée à Isabel Carrasco Granado, 38 ans, lorsqu’elle a décroché un emploi d’infirmière à domicile à temps partiel et à qui on a demandé de faire des heures supplémentaires non rémunérées. Divorcée et avec une fille à charge, elle affirme que vivre sous la menace du chômage a eu des conséquences dramatiques.

« Cela me manque d’avoir une épargne, ou d’aller chez le dentiste une fois par an » a-t-elle déclaré.

Même les entrepreneurs et les petits indépendants qui commencent à retomber sur leurs pieds affirment que l’économie est toujours sujette à des dysfonctionnements. Chus Castejón dont la jeune société de skateboard s’est désintégrée au début de la crise lorsque sa banque lui a subitement demandé le remboursement immédiat de son crédit d’entreprise de 300.000 €, a vécu 5 années difficiles en perdant dans l’aventure sa maison.

Depuis peu, il parvient à assurer sa subsistance en tant qu’intermédiaire entre des sociétés qui souhaitent importer des produits d’Asie. Il affirme cependant que l’économie reste fragile et qu’il est quasi impossible d’obtenir un crédit. « Beaucoup de mes amis affirment que les bonnes nouvelles que l’on nous annonce ne sont que du marketing » a-t-il déclaré.

À Saragosse, une ville de 700.000 habitants du nord-est de l’Espagne, la situation économique est meilleure que dans le reste du pays. Malgré tout, les élections municipales ont amené à la mairie un parti affilié à Podemos. Le maire, Pedro Santisteve, affirme sans détour que le redressement économique de l’Espagne est « un gros mensonge ». Il affirme que 25.000 familles vivent à Saragosse avec moins de 300 € par mois. (…) »

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