Nomi Prins interviewée dans le Keiser Report Jan 2016 (ST FR)

Nomi Prins interviewée dans le Keiser Report Jan 2016 (ST FR)

Relèvement des taux, chute des matières premières, réforme du système financier… Nomi Prins et Max Keiser abordent tous ces sujets sans langue de bois.

Transcription de l’interview de Nomi Prins (Keiser Report) :

Nomi, on a connu le pire début d’année des marchés, les bourses s’effondrent un peu partout, les matières premières sont presque données. En ce qui concerne le pétrole de schiste dans le Dakota du Nord, ils donnent littéralement leur produit. S’agit-il d’une dépression mondiale, que se passe-t-il ?

Il s’agit d’une dépression mondiale à bien des égards. Le premier facteur est la chute des prix des matières premières. On voit aussi le chômage qui augmente vers le monde. Le chômage des jeunes était déjà significativement plus élevé, mais le chômage augmente désormais dans des endroits où la situation était encore décente comme en Amérique du Sud, par exemple au Brésil.

Il y a donc beaucoup d’endroits à travers le monde où les choses se disloquent, rapidement, et plus vite qu’auparavant.

En ce qui concerne les marchés, nous avons vu que les choses ont très mal démarré depuis le début de l’année. Mais c’était devenu inévitable. Les capitaux disponibles étaient énormes en raison des taux d’intérêt de la Fed, des taux négatifs en Europe. Les taux baissent également en Chine.

Les marchés ont été portés par les banques centrales, les programmes de QE, les baisses de quotas de réserves des banques. La liquidité disponible a saisi les opportunités, mais est en train de faire machine arrière car la poursuite de ces stimulations artificielles est impossible.

Ok, Nomi, si on revient en arrière jusqu’à 2008, les décideurs se sont retrouvés face à 2 choix : soit réformer le système pour éviter que ce genre de chose arrive à nouveau. Soit signer un chèque de 20 trillions de dollars pour les sauver en espérant que cela ne se produise plus. Moi je disais qu’il fallait réformer ces banques. Vous aussi. Ainsi que Jim Rickards. Les gens que nous accueillons disent : on devrait peut-être faire ce que l’Islande a eu le courage de faire : ils ont fermé les banques corrompues, ils ont mis les banquiers en prison. Et aujourd’hui, leur économie redevient solide. Mais au lieu de cela, on leur a signé un chèque de 20 trillions de dollars. Ai-je raison lorsque je dis que la situation d’aujourd’hui est bien pire qu’en 2008, que nous avons atteint aujourd’hui un niveau de précarité encore plus élevé et d’instabilité au niveau des produits dérivés. Nomi Prins ?

Oui, absolument. Ce chèque, ces liquidités, cette monnaie artificielle comme je l’appelle, a créé ce marché artificiel et malsain. On avait les taux obligataires qui étaient bas, les marchés actions qui étaient élevés, on avait l’impression que tout allait bien,  que ces injections de la Fed et des autres banques centrales marchaient.

Mais premièrement, les effets ne se sont pas prolongés jusqu’à l’économie réelle. Et deuxièmement, comme vous l’avez dit, et comme vous en parlez depuis de nombreuses années, il n’y a pas eu de restructuration fondamentale du système bancaire d’un point de vue de la concentration des plus grosses banques de la planète, qui sont toujours en mode de concentration très élevé, qui sont toujours aujourd’hui les plus grosses banques de la planète, qui ont utilisé ces stimulations artificielles de façon jamais vue dans l’histoire financière. Ce sont ces facteurs qui ont dopé les marchés financiers, ce qui explique aussi pourquoi la fête est finie.

Pourquoi est-ce pire aujourd’hui ? Parce qu’il y avait une opportunité de régularisation. On aurait pu identifier les causes de la crise, et la raison ne se trouve pas du côté de quelques propriétaires en Californie devenus subitement incapables de rembourser leur crédit hypothécaire de type subprime. Non, c’était à cause du leverage, de la revente en paquet de ces crédits subprimes dans des actifs qui furent eux-mêmes mis en paquets et revendus, en produits dérivés, CDO, etc.

De toutes les conséquences des  subprimes, les crédits en tant que tels ne furent pas l’origine de la chute du système. Ces paquets ont été vendus dans le monde entier, les fonds souverains ont même emprunté de l’argent pour en acheter car ils semblaient alléchants. Mais les choses ont implosé. Et au lieu de réduire ce genre de risque potentiel, les banques centrales et les gouvernements ont décidé au contraire de doubler la mise. Et aujourd’hui, nous sommes au lendemain de ce pari doublé, lorsque les moyens nécessaires pour perpétuer cette stabilité de façade ne sont plus disponibles.

C’est la raison pour laquelle les choses dégénèrent si rapidement. Les marchés descendent bien plus rapidement qu’ils ne grimpent. C’est en tout cas ce qu’on a vu.

Si on remonte dans l’histoire, notamment durant la période 1936/1937, aux États-Unis la Fed avait fait quelque chose de similaire au pire de la Dépression. Ils ont commencé à augmenter quelque peu les taux, ce qui a débouché sur un crash boursier de 50 %. Vous êtes historienne et écrivaine, vous examinez ces événements.  Y a-t-il un parallèle avec la situation que nous vivons aujourd’hui ?

Le parallèle est le suivant : lorsque l’argent est bon marché, les gens qui peuvent l’exploiter, le leverager, même si dans les années 30 les possibilités de leverage étaient bien moindres, on n’avait pas à l’époque ce marché géant des produits dérivés. Donc au moment même où les taux augmentent, et même de façon infime, les acteurs majeurs qui utilisent de façon criminelle l’argent facile pour saisir des opportunités spéculatives prennent peur et se retirent. Ils cherchent alors d’autres solutions ou prennent une pause dans l’attente d’une autre opportunité.

C’est ce qui s’est passé après la Dépression des années 30, et bien sûr la situation a été réglée par une nouvelle guerre mondiale. C’est grâce à cela, entre autres, que les États-Unis ont pu se relever et être en mesure de prêter de l’argent au monde, de mettre en place le FMI et la Banque Mondiale afin de rediriger des fonds vers les alliés des États-Unis, des éléments importants du système politique et financier d’aujourd’hui.

Aujourd’hui, la situation est complètement différente. Tout d’abord, les taux n’ont jamais été à zéro pendant aussi longtemps, comme c’est le cas depuis 2008. Ce n’est jamais arrivé dans l’histoire. On démarre donc de bien plus bas. La hausse minime des taux d’intérêt, car c’est de ça qu’il s’agit, je ne crois pas que la Fed souhaite s’engager  dans un véritable serrage de vis monétaire. Ils ont vu les résultats avec la hausse d’un quart  de points, ils sont loin de se diriger vers un taux directeur à 2 % cette année comme le croient les marchés.

Il s’agit donc d’une différence fondamentale. L’autre point divergent est que l’interdépendance du système financier est bien plus élevée aujourd’hui. La rapidité des mouvements de l’argent, des paris spéculatifs, est bien plus élevée en raison des progrès technologiques, tandis que la taille des marchés est également supérieure aujourd’hui. C’est pourquoi la situation d’aujourd’hui est bien pire. En taille, en vitesse. La période prolongée d’argent bon marché par rapport à la possibilité de voir tout ceci changer crée aujourd’hui une situation bien plus explosive à celle ayant suivi la dépression des années 30.

Donc, autrement dit, on ne peut pas inverser un Ponzi, est-ce correct ?

Oui, c’est un Ponzi encore plus important, mais aussi plus criminel. Pour en revenir aux années 30, il y avait des fraudeurs fiscaux qui pariaient en leur nom contre leur banque, qui essayaient de faire de l’argent sur le dos de leur banque avec l’aide du gouvernement des États-Unis alors que le pays se dirigeait vers le crash et la grande dépression.

Mais ils se sont fait éjecter. L’ancien responsable de la banque Nash City Group s’est fait éjecter. Il a même été condamné à une amende d’un million de dollars pour évasion fiscale. Aujourd’hui, ce genre de chose n’arrive plus, comme vous l’avez dit les banquiers ne vont plus en prison. Les sociétés commettent fraude sur fraude et ne sont pas pénalisées.

Elles peuvent donc continuer à opérer de la même façon, avec le même niveau de concentration à travers le monde. Ce qui, de nouveau, décuple l’instabilité du passé. La concentration est bien plus élevée, ainsi que le risque.

Oui. Passons désormais aux marchés de l’énergie, Nomi Prins. Au secteur du gaz et du pétrole de schiste aux États-Unis. Les banques doivent encore refléter sur leur bilan les conséquences des prêts de plusieurs dizaines trillions de dollars accordés à ce secteur. Zero Hedge croit savoir que la Fed de Dallas a tenté de dissimuler ces soucis. Comment voyez-vous les choses évoluer pour le secteur énergétique américain, qui est aujourd’hui au centre de l’attention ?

Tout d’abord ces problèmes ne concernent pas que les États-Unis, mais bien le secteur énergétique mondial. N’importe quelle société, de forage, d’extraction, de pétrole classique ou de schiste, toute entreprise associée au secteur pétrolier fut massivement surleveragé durant cette période d’argent bon marché.

Les banques, au lieu d’accorder des crédits subprimes revendus ensuite en paquets sur lesquels des produits dérivés étaient ensuite créés, ont agi de façon similaire avec les crédits accordés au secteur énergétique ainsi que leurs obligations. Aux États-Unis et ailleurs. Il s’agit des mêmes acteurs internationaux à la recherche d’opportunités similaires.

À la fin de l’année dernière,  S&P, l’agence de notation, a dit que 60 % des défauts et des défaillances de paiement des entreprises US provenaient du secteur énergétique. Ce chiffre ne va que progresser, mais il sera embelli grâce aux autres défauts qui se multiplieront dans les autres secteurs par effet domino. Que ce soit dans la vente de détail, en raison des licenciements et de la perte de pouvoir d’achat. Les effets de l’onde de choc du surleverage du secteur énergétique, nous les ressentons déjà.

Et en ce qui concerne l’effacement des dettes, elles n’ont pas encore été passées au bilan des banques. Le fait que l’argent reste encore bon marché, malgré la hausse de 0,25 %, leur permet de retarder l’échéance. Elles peuvent continuer de se réapprovisionner en liquidités, de continuer à gaspiller du bon argent à mauvais escient. Les retards de paiement sont en hausse, les défauts sont en hausse, les faillites bancaires se multiplient, et il s’agit d’un phénomène mondial.