2021 : l’Europe devra choisir entre l’union fiscale ou le détricotage (Pritchard)

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Europe choix

Le retour des confinements en Europe pourrait être suivi rapidement par une nouvelle baisse de l’activité économique. Ce scénario aurait des conséquences importantes sur la solvabilité du sud de l’Europe, ainsi que sur la volonté du Nord à avancer des fonds pour leur sauvetage.

Les dirigeants européens pensaient, ou du moins le prétendaient, avoir plus ou moins dompté la Covid il y a quelques mois. Ils se félicitaient des progrès accomplis, qui semblaient écarter les risques de crise de la dette ou de reprise avortée… Pour autant qu’on ne se penche pas de trop près sur les chiffres embellis, ou le timing douteux, du fonds de reprise. Les marchés ont décidé de se laisser prendre au tour de passe-passe.

C’était pourtant une illusion. Le test existentiel de l’union monétaire et politique européenne est encore à venir, alors que les mesures de soutien d’urgence arrivent à leur terme dans les pays les plus vulnérables, et que l’humeur se dégrade dans les autres pays.

« Nous allons passer du stade de la récession à la dépression », selon Juan Carlos Robles, du Conseil économique général espagnol. « L’économie est en lambeaux. Une augmentation brutale du chômage est en incubation. La grande vague de licenciements va se produire à la fin de l’année. »

La question est de savoir si les États confédérés européens vont prendre par les cornes le taureau constitutionnel en scellant un avenir commun à travers une véritable union fiscale, via modification des traités. Ou s’ils vont continuer avec les demi-mesures qui ne règlent rien.

Le second grand confinement est un moment piège pour la classe politique européenne. En France, les ministres d’Emmanuel Macron font déjà l’objet de poursuites criminelles concernant le carnage qui a eu lieu dans les maisons de retraite durant la première vague. Il s’agit d’une copie presque conforme à la décision tacite de la Grande-Bretagne de sacrifier les personnes âgées pour ne pas engorger les hôpitaux.

Le corps médical français est épuisé, sous-payé et amer. Les hommages hypocrites ne suffisent plus à l’assagir. La rancœur du personnel de santé n’est pas sans rappeler le clivage social des gilets jaunes d’il y a 2 ans.

Le système de test et de traçabilité de Macron a échoué. Il a été pris par surprise par la férocité de la seconde vague. Selon les responsables français, le système de santé sera saturé d’ici le 11 novembre en l’absence de mesures drastiques. Et ceci alors qu’il n’y a plus de consentement social pour de telles mesures.

Encore pire en Espagne

C’est encore pire en Espagne, où Pedro Sanchez doit batailler avec des coupes sombres dans le budget de la santé, décidées du temps de l’ère de l’austérité de la zone euro. Tout ceci alors qu’il est à la tête de la gauche dure, d’un gouvernement « qui veut faire casquer les riches » pouvant difficilement trouver un terrain d’entente avec l’opposition. (…)

Le FMI estimait, avant les dernières mesures, que le PIB espagnol allait se contracter de 12,8 % cette année pour ensuite rebondir de 7,2 % l’année prochaine. Aujourd’hui, on court le risque de n’avoir aucune reprise l’année prochaine. Les dégâts économiques d’une seconde vague qui se prolongerait bien au-delà du début de 2021 pourraient déboucher sur la métastase de la récession en piège de la stagnation.

Selon Ignazio Visco, gouverneur de la Banque d’Italie, on court le risque d’entrer dans une spirale négative alors que la pandémie n’en finit plus et que les familles et les entreprises, inquiètes, se préparent au pire. Un processus qui ne peut être combattu que par des interventions monétaires et fiscales massives.

La déflation naissante ne fait qu’empirer les choses. Les taux réels augmentent, ce qui entrave les dynamiques de la dette.

Un double creux de l’activité économique pourrait matérialiser ces risques. Le scénario du pire de l’OCDE, qui n’est plus improbable, anticipe l’explosion de la dette de l’Italie à 195 % de son PIB d’ici l’année prochaine. Le ratio bondirait à 158 % pour le Portugal, à 229 % pour la Grèce, soit des niveaux intenables pour des économies à faible croissance, en tout cas sans soutien permanent de l’Union européenne.

Le fonds de reprise ne peut endosser ce rôle, même si sa signification est devenue totémique pour les médias comme pour l’Union. Ce fonds ne payera rien de significatif avant la fin 2021, tandis que la majorité de l’argent sera versée bien après, soit quand ce sera trop tard. Ce fonds dispose véritablement de 390 milliards d’euros, au lieu des 750 milliards annoncés. Le projet de budget italien suggère que la plupart des fonds alloués seront utilisés pour couvrir les dépenses déjà planifiées au lieu de fournir des stimulations additionnelles.

Le Sud n’a pas de marges de manœuvre

Le Sud ne touchera pas aux fonds adossés à un crédit à moins d’être dans des difficultés très sérieuses. (…) En juin, les leaders européens ont exagéré la portée du fonds de reprise. Désormais, ils sont pris à leur propre piège. Il sera bientôt évident qu’un bazooka plus puissant est indispensable pour empêcher que la Covid infecte durablement l’économie. Il sera tout aussi clair que les pays créditeurs du Nord résisteront à de telles demandes après ce dernier spasme de solidarité.

Les investisseurs ont supposé tacitement que le Rubicon a été franchi lorsque Bruxelles a enfin reçu le pouvoir d’emprunter sur les marchés à des fins fiscales. Ils parient sur le fait que cette solution temporaire va devenir permanente. La BCE de Christine Lagarde a été jusqu’à le suggérer.

Mais cela ne change rien au fait que le fonds de reprise est légalement limité. Il s’agit d’un instrument ponctuel, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle les membres de l’aile dure du Bundestag l’ont validé. On ne peut pas changer subitement sa nature pour en faire quelque chose de complètement différent.

La BCE peut stabiliser la situation pendant un moment, en compressant les rendements obligataires et en anesthésiant les marchés. En décembre, elle pourrait lancer un nouveau QE « pandémie » de 500 milliards d’euros. Mais la BCE ne dispose pas d’outils pour relancer la machine économique ou pour empêcher une vague de faillites.

L’Italie, l’Espagne et le Portugal sont réticents à emprunter pour financer des stimulations fiscales ou des travaux, même à taux zéro, et même si c’est indispensable, de crainte d’être hantés par cette dette. Ils connaissent le jugement de la Cour constitutionnelle allemande de mai dernier concernant les achats obligataires de la BCE. Ils savent qu’il stipule qu’on ne peut pas faire rouler cette dette indéfiniment. Elle doit se retrouver tôt ou tard sur les marchés ouverts, ce qui signifie que tôt ou tard, ces pays seront de nouveau à la merci des chiens de garde du marché obligataire.

C’est pourquoi le Sud s’impose l’austérité, tandis que le Nord investit généreusement dans sa relance. Cette asymétrie ne fait que creuser l’écart entre le Nord et le Sud, pour se rapprocher du point de rupture.

En cas de second confinement et de récession en double creux dans le bloc latin, je pense que le problème se posera l’année prochaine. L’Allemagne et le bloc du Nord devront faire un choix : ils devront soit s’engager à fond afin de reconstruire l’Europe sur des bases hamiltoniennes, soit ne rien faire, avec toutes les conséquences politiques et économiques que l’on peut imaginer. Après tout, on ne peut pas reporter indéfiniment les décisions difficiles à prendre.

Source (le titre original a été modifié et la traduction, quelque peu raccourcie par rapport au texte original)