Banques centrales : un Powell agressif met un terme à la fête (Pritchard)

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Les banques centrales ont pris le sentier de la guerre. Les flots de stimulations monétaires qui se déversaient dans le système financier international sont en train de s’assécher.

La FED américaine a lancé un message d’avertissement sans équivoque ce mercredi, en affirmant qu’elle ne changerait pas le cours de sa politique malgré les remous monétaires sur les marchés émergents. Le président Jérôme Powell aurait tout aussi pu dire à la moitié de la planète qu’elle pouvait mourir.

Les politiques combinées de la FED, de la BCE, de la BoJ et de la BoE (le bloc du G4) seront récessionnistes d’ici quelques mois, peut-être même dangereuses si les monétaristes ont raison.

La Chine a fait un virage à 180° afin de ne pas stopper les investissements et pour dissiper la peur des défauts. Mais la politique conciliante de Pékin prépare le terrain pour l’émergence d’autres problèmes. Elle pourrait affaiblir le yuan et engendrer le départ de capitaux pour nous offrir un remake du drame monétaire du début de l’année 2016. Même la Chine ne peut pas échapper à la réalité de la Trinité impossible.

Les gestionnaires ont déclaré, à l’occasion de la dernière enquête de Bank of America, qu’une « erreur de politique d’une FED et d’une BCE agressives » est une menace presque aussi dangereuse pour l’économie mondiale que les risques de guerre commerciale engendrés par Trump.

Le mot « erreur » est pesé. Les banquiers centraux doivent choisir entre plusieurs poisons. Mais l’enquête montre à quel point les investisseurs craignent de voir la FED relever son taux directeur pour une septième fois, jusqu’à 2 %, ainsi que la BCE se préparer, peut-être cette semaine, à annoncer la fin de sa grande aventure sur les marchés obligataires.

La fin de ce QE implique une perte de 2 trillions de dollars de stimulations annuelles, d’ici décembre, par rapport au pic du début de l’année 2017. Personne n’est en mesure de mesurer les conséquences alors que la FED accélère le démantèlement de son propre programme, se débarrassant de 50 milliards de dollars d’obligations par mois à partir du début de l’automne. Nous sommes en terrain inconnu.

« Le problème avec les QE est que cela fonctionne dans la pratique, mais pas en théorie », a déclaré l’ancien président de la FED Ben Bernanke. Les monétaristes et les « créditistes » ont un avis complètement différent à propos de ce mécanisme. Le camp qui aura raison déterminera si la planète va traverser la tempête sans trop de mal, ou être précipitée en récession en 2019.

La FED nous dit que la réduction de la taille de son bilan de 4,8 trillions de dollars sera un événement aussi barbant que de « regarder de la peinture sécher ». L’un de ceux qui a élaboré ce programme, qui travaille à la FED de New York, m’a dit que cette assurance frise avec le délire. Monsieur Bernanke a conseillé à ses anciens collègues de ne pas toucher à leur bilan, à laisser les obligations arriver à maturité. Jusqu’à présent, il a été ignoré.

Personne n’est en mesure d’évaluer quel sera le loyer de l’argent dans un système mondial habitué, depuis une décennie, à des taux planchers et à des liquidités d’urgence.

« D’un point de vue historique, les taux d’intérêt restent bas. Mais le niveau neutre des taux réels est certainement aussi plus bas. Dans de telles circonstances, les conditions monétaires pourraient être bien plus tendues qu’accepté par la majorité », a déclaré Jonathan Loynes de Capital Economics.

Les obligations américaines sur 2 ans, la référence mondiale du prix de l’argent, ont doublé jusqu’à 2,5 % depuis septembre. Monsieur Loynes affirme que les taux du marché réels ont grimpé plus rapidement que durant les périodes qui ont précédé les 5 dernières récessions. Il évalue à 30 % les chances d’un revirement économique d’ici l’année prochaine.

La planète n’a jamais été autant endettée. Elle est donc vulnérable à un étranglement monétaire. L’Institut de la finance internationale affirme que la dette mondiale a atteint 318 % du PIB à la fin de l’année 2017, soit 48 % de plus que le pic de la bulle qui a précédé la crise Lehman.

La dette des marchés émergents a bondi de 145 à 210 %. C’est là que les ennuis se préparent. Il est quasi mathématiquement sûr que la crise monétaire en Argentine et en Turquie, ainsi que les soucis qui commencent au Brésil, en Afrique du Sud et en Indonésie, se propageront au reste des marchés émergents pour amorcer une crise systémique si la FED poursuit avec sa feuille de route de relèvement des taux, qui prévoit 5 hausses supplémentaires d’ici la fin 2019.

La FED n’est pas la banque centrale du monde. Son mandat légal est de définir une politique spécifique à l’économie américaine. Et elle risque actuellement un spasme inflationniste en raison de l’irresponsabilité péroniste de l’administration Trump et des Républicains du Congrès.

Les baisses d’impôts et les dépenses électoralistes risquent de propulser le déficit américain à 5 % du PIB, tout cela au plus haut du cycle économique alors qu’il devrait être proche de zéro. GDPnow, qui calcule la croissance en temps réel, annonce 4,6 % de croissance pour le second trimestre 2018, bien au-dessus de la limite de vitesse.

L’indicateur de la FED de New York concernant l’inflation sous-jacente a atteint un plus haut de 13 ans à 3,2 %. Le taux de chômage est à 3,8 %, un plus bas de 50 ans. Pour la première fois depuis que l’on compile les statistiques, il y a plus de postes disponibles que de chercheurs d’emploi. « L’économie américaine surchauffe », a déclaré Torsten Slok de Deutsche Bank.

On peut certainement affirmer qu’une déflation globale pointe à l’horizon et que cela reste le danger réel de la décennie à venir. Mais on peut tout aussi affirmer que la FED risque de répéter son erreur des années 60, lorsqu’elle attendit trop longtemps pour fermer l’open-bar.

On pensait à l’époque que la courbe de Phillips dormait et que l’on pouvait poursuivre sur le même rythme un peu plus longtemps. Tout a ensuite dérapé et on a connu la Grande inflation. La FED de Powell ne veut pas entrer dans l’histoire pour avoir répété la même erreur de jugement.

La BCE ferme le robinet de concert, mais principalement pour des raisons politiques qu’elle ne peut admettre. L’environnement économique est faible. L’inflation de base reste clouée à un modeste 1,1 %. Les agrégats monétaires réels M1 et M3 clignotent en orange. L’économie de la zone euro a ralenti jusqu’à l’arrêt.

Cette perte de vitesse a précédé les décisions emportées de Trump sur le commerce. Les monétaristes disent qu’il s’agit de la conséquence mécanique de la baisse des achats obligataires mensuels de la BCE, de 80 à 30 milliards par mois. La conclusion pourrait être que l’Europe a besoin d’un QE permanent et soutenu pour avancer.

Pourtant, Francfort va probablement nous dire cette semaine, ou un peu plus tard, que l’intention est de serrer davantage la vis. Les achats obligataires s’arrêteront d’ici la fin de l’année. Et ce en raison des pressions idéologiques du bloc du nord de l’Europe, mené par l’Allemagne.

Gilles Moec de Bank of America affirme que la BCE pourrait reporter l’annonce afin d’envoyer un message aux insurgés italiens : il n’y aura pas de couverture implicite de toute extravagance fiscale.

« Il semblerait que la BCE est pressée de fermer le chapitre du QE. Nous pensons qu’il s’agit d’une décision essentiellement politique : la banque centrale ne veut pas que ses politiques monétaires soient salies », a-t-il déclaré.

La fin du QE européen est doublement dangereuse vu qu’elle ôte à l’Italie le bouclier européen. La promesse de Draghi de faire tout ce qui sera nécessaire ne tient plus. (…)

Le risque le plus immédiat est de voir le découplage de l’économie américaine par rapport au reste du monde se poursuivre sur fond d’explosion des déficits de Trump, ce qui catapulterait le dollar beaucoup plus haut. Le dollar index a déjà grimpé de 5 % depuis la mi-avril. Si une seconde vague devait démarrer, cela pourrait propulser le monde dans une crise du dollar.

La BRI estime que la dette en dollars hors des États-Unis, principalement empruntée par des sociétés privées en Asie de l’Est, en Amérique latine et dans des pays comme la Turquie, a été multipliée par 5 jusqu’à 11 trillions depuis le début des années 2000. Il y a environ 13 trillions de produits dérivés « équivalents », dont les 3/4 arrivent à maturité dans moins d’un an. (…)

Les marchés émergents sont actuellement des bombes à retardement. Les répercussions de toute crise sur l’économie américaine pousseraient la FED à se retirer, comme elle l’a fait au début de l’année 2016. Jusqu’à présent, Monsieur Powell fait montre d’insouciance. Les tensions sur les marchés émergents sont « souvent exagérées », selon lui.

Il estime manifestement ne pas être responsable de l’économie mondiale. Il ne changera son fusil d’épaule qu’en cas de bain de sang. « Nous pensons que la FED est simplement en pilote automatique. Les hausses de taux trimestrielles auront lieu jusqu’à ce que quelque chose casse », a déclaré Michael Darda de MKM Partners.

Et cela finira par casser. Tous les grands cycles économiques depuis 1945 ont fini la même façon. Ils ont tous étés assassinés par la FED. Il serait hardi de penser que cette fois, ce sera différent. »

Article d’Ambrose Evans-Pritchard, publié le 14 juin 2018 sur le site du Telegraph