Tandis que les Américains sont sur le point de sceller leur avenir politique via les urnes, le destin des Chinois vient d’être décidé en comité restreint la semaine dernière. Les pontes du parti communiste se sont rassemblés la semaine dernière dans un hôtel fortifié de la nomenklatura géré par l’armée. Il est célèbre pour avoir accueilli les simulacres de procès de la révolution culturelle.

Le 5e plénum du parti communiste a défini les options stratégiques économiques de la Chine jusqu’en 2035. Il a des conséquences pour toute la planète, peut-être même aussi importantes que celles de l’élection américaine.

La nouvelle feuille de route marque une rupture stratégique de la stratégie adoptée durant les 40 années de Deng Xiaoping, qui a baissé d’un cran l’autoritarisme du parti pour favoriser la libre entreprise. Le régime de Xi Jinping consacre le retour à la doctrine maoïste « d’autosuffisance autarcique », tout en ajoutant une pincée de menaces dans le communiqué du plénum, diffusé jeudi dernier.

Le texte remet à la mode du jour le terme « se préparer à la guerre », qui n’avait plus été évoqué depuis le plan sur 5 ans de la fin des années 60. Il ambitionne également d’atteindre la parité militaire avec les États-Unis d’ici 7 ans.

Le leitmotiv du 5e plénum est la « stratégie de double circulation ». Il s’agit d’un plan qui vise indubitablement à grimper sur l’échelle du développement. De la dépendance aux exportations, le pays veut désormais dépendre de son vaste marché intérieur de 1,4 milliard de consommateurs.

Mais le langage utilisé masque un bouleversement plus profond : une quête nationale ravivée pour l’autosuffisance dans les secteurs technologiques clés, l’approvisionnement énergétique et la production alimentaire. Soit le triptyque des dépendances clés qui rendent la Chine vulnérable à un blocus extérieur.

Cette quête est alimentée par les craintes de voir l’alliance menée par les États-Unis augmenter ses pressions en utilisant les avantages stratégiques de l’Occident. Elle se matérialise déjà sur le terrain des puces électroniques avancées. « La double circulation est simplement une façon détournée de dire ‘découplage chinois‘ », a déclaré George Magnus du centre chinois de l’université d’Oxford.

Les officiels du parti réfutent que la Chine tente de réduire ses relations avec les États-Unis ou de tourner le dos à la mondialisation. « Un découplage total déboucherait sur une situation de type perdant-perdant pour les 2 pays, ainsi que pour la planète. Ce n’est pas réaliste », a déclaré Han Wenxiu de la Central Finance and Economic Commission.

Sans aucun doute, Pékin souhaite continuer d’attirer les capitaux occidentaux. Il espère prendre dans les filets de son système financier les banques américaines et les fonds via Shanghai Connect. Ce faisant, il serait plus difficile pour Washington de couper la Chine du système dollarisé.

Cela dit, l’impulsion la plus puissante des politiques de Xi Jinping consacre le retour de la gestion économique maoïste, l’asphyxie des marchés libres avec la mise en place de commissaires dans les conseils d’administration des sociétés privées. Ils doivent s’assurer que les poisons idéologiques occidentaux sont maintenus à distance respectable.

« Tout est une question d’autosuffisance », a déclaré Ho-Fung Hung, auteur de l’ouvrage Le boom chinois : pourquoi la Chine ne dominera pas le monde et professeur de sciences politiques à la Johns Hopkins University.

« Xi Jinping a été assez explicite à ce sujet à l’occasion d’une visite à Guangdong. La Chine se tourne à nouveau vers l’autarcie, son système va devenir de plus en plus comme celui de la Corée du Nord », a-t-il déclaré.

Selon le professeur Ho-Fung, les discussions malsaines concernant la suprématie dans les technologies numériques, l’intelligence artificielle et les ordinateurs quantiques sont empreintes de douces illusions. « C’est la même mentalité que celle du grand bond en avant de Mao. Cela va à nouveau finir en désastre », a-t-il déclaré.

« Il y a un énorme écart technologique. La Chine a investi énormément dans les puces avancées, mais cet argent a volé par les fenêtres. Le pays reste incapable de fabriquer une puce viable, elle est dépendante de sociétés high-tech étrangères », a-t-il ajouté.

Les semi-conducteurs sont la matière première de l’ère numérique. L’année dernière, la Chine a dépensé 300 milliards de dollars pour importer des puces. Soit un montant supérieur à celui de ses importations de brut.

Les puces de bas niveau que l’on retrouve dans les ordinateurs portables sont faciles à répliquer. Mais lorsqu’il s’agit de fabriquer des circuits FGPA programmables ou des puces avancées, c’est une autre paire de manches. Or, ces éléments sont essentiels pour la 5G et l’IA.

La production mondiale de ces composants est contrôlée par les États-Unis et ses alliés proches. C’est devenu très clair lorsqu’en mai, Washington a renforcé ses pressions en restreignant l’accès à ces puces de Huawei auprès du fournisseur taïwanais TSMC.

Cela a ruiné les plans de Huawei, qui ambitionnait de régner sur la 5G mondiale. Cela a aussi mis en lumière les limites de la stratégie de Xi, qui vise à contrôler l’Internet des choses et les infrastructures des télécommunications d’ici les années 2030. C’est à ce moment-là que les querelles sino-américaines se sont muées en véritable bataille entre superpuissances.

« Xi a surestimé ses forces en jouant la carte diplomatique du loup ambitieux. Il a communiqué au monde entier les ambitions chinoises agressives. Désormais, il sera beaucoup plus compliqué d’obtenir des transferts de technologies. Sans eux, cela sera très difficile pour la Chine », a-t-il déclaré.

Selon George Magnus, Xi Jinping détricote systématiquement un processus qui a permis l’entrée explosive de la Chine sur la scène économique mondiale durant les 40 dernières années. (…)

Les tentatives de la Chine visant à construire un secteur de classe mondiale des semi-conducteurs sont un échec retentissant. L’année dernière, 6 projets ont été annulés. (…)

La Chine dispose d’excellents laboratoires, de poches de technologies très avancées. Le régime a fait atterrir un appareil sur la face cachée de la lune l’année dernière. Mais les Soviétiques avaient également des scientifiques brillants. Cela ne signifie pas que l’on peut construire un large écosystème technologique.

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