Or et Nasdaq : pourquoi 2 actifs que tout oppose marchent main dans la main

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lingotins d'or de 50 grammes, 20 grammes, etc.

Nous traversons une année surréaliste. Parmi les choses étranges les plus bénignes de 2020, il y a la hausse jusqu’à des niveaux records à la fois des actions technologiques et de l’or. Un visiteur de 2010 serait fasciné par cet état de fait. Un voyageur dans le temps de 2000, complètement abasourdi.

Le Nasdaq est un symbole de l’ingénuité et du progrès. Ses fers de lance sont des CEO pionniers, comme Elon Musk de Tesla. L’or est plutôt perçu comme une « relique barbare », un actif datant du Moyen Âge dont les propriétés monétaires attirent les preppers qui attendent l’apocalypse ou encore le culte meurtrier ISIS.

Comment le Nasdaq a-t-il pu connaître un marché haussier simultanément avec le métal ? Il s’agit d’un changement dramatique pour 2 actifs qui avaient jusque-là des destins opposés. Cela pourrait montrer à quel point l’économie réelle est en difficulté lorsque les confinements prendront définitivement fin.

Or : de la haine à l’amour

Il y a 20 ans, l’or était plus mort qu’un punk. Même le chancelier Gordon Brown le détestait. Il se débarrassa ainsi de la moitié des réserves officielles d’or de la Grande-Bretagne dans le contexte d’un marché déjà saturé par les ventes d’or des autres banques centrales et de positions short des sociétés minières.

« Qui a besoin de l’or quand il a Alan Greenspan », questionnait le New York Times en 2000 en évoquant le génie du patron de la Federal Reserve. Le métal finit par trouver du support à 250 $ l’once, soit une baisse de 70 % par rapport à son pic de 1980. Dans un contraste saisissant, le Nasdaq 100 entrait dans le nouveau millénaire en multipliant sa valeur par 20 par rapport à 1990.

La fin de l’éclatement de la bulle Internet, en 2003, fit fondre la valeur du Nasdaq de 80 % par rapport à son pic. La crise financière qui démarra en 2007 effaça ensuite les gains du Nasdaq enregistrés dans l’intervalle. De façon opposée, l’or se releva tel un phénix pour enregistrer sa première hausse décennale depuis les années 70. Le métal jaune dépassa les 1.900 $ durant l’été 2011 pour égaler son record de 1980 sur base du prix ajusté à l’inflation. C’était lorsque Standard & Poor’s abaissa la note AAA des États-Unis, que la crise de la dette grecque menaçait l’existence même de l’euro ou encore que l’Angleterre connaissait ses pires émeutes de ces 200 dernières années.

La roue a ensuite tourné une nouvelle fois. Les marchés actions américains ont démarré, ce qui allait devenir leur plus long marché haussier de l’histoire. En 2015, l’or avait perdu 45 % de sa valeur par rapport à son pic de 2011. « Soyons honnêtes, il s’agit d’une pierre de compagnie », a écrit le Wall Street Journal en 2015. C’est également à cette époque que le terme « stonks » apparut sur Instagram pour qualifier ces « stocks » (actions) dont la valeur grimpe fortement et rapidement à la fois.

2020 : l’or, une relique barbare high-tech

Qu’est-ce qui a changé pour que ces 2 actifs, que tout semble opposer, soient au diapason ? Ce qui est certain, c’est que l’or n’a pas changé. Ses propriétés restent les mêmes : il est presque indestructible, il ne rouille pas, il n’offre pas de rendement et son utilisation dans l’industrie est limitée (moins de 10 % de la demande annuelle sert à produire de l’électronique, des équipements médicaux).

Le Covid-19 a bénéficié aux 2 actifs. D’un côté, les confinements ont donné un presque monopole sur le divertissement aux grandes sociétés technologiques. Le télétravail fut également une aubaine pour des entreprises comme Zoom, dont la valeur a été multipliée par 7. Les sources d’inquiétudes engendrées par le virus ont permis au métal jaune de s’apprécier tout comme les actions du Nasdaq. La demande pour des coffres-forts privés a bondi, les ETF or ont ajouté d’énormes quantités de lingots à leurs stocks.

Mais à côté de ces raisons sociales et émotionnelles, il y a 3 grandes tendances qui expliquent pourquoi les technologiques et l’or ont un destin commun depuis le début de l’année.

1. Les taux zéro et négatifs

Le krach de mars 2020, aussi bien du prix des actifs financiers que des prévisions économiques, a engendré un nouvel effondrement des taux d’intérêt. Cela a fait baisser le coût d’opportunité de la détention d’or à un niveau record (par rapport à l’argent liquide et aux obligations). C’est également positif pour les actions qui n’offrent pas ou peu de rendement par rapport aux titres bancaires ennuyeux, ou encore aux sociétés de gaz ou d’électricité. Pourquoi payer un dividende lorsque les actifs à revenu fixe ne payent rien ? Cela n’a fait qu’accélérer une tendance montrant les actions de croissance surperformer par un facteur 2 les actions dépréciées (« value stocks »).

Oui, le covid a poussé les consommateurs à faire davantage confiance aux FANG pour rester en contact avec le monde extérieur et consommer. Mais les taux zéro ont aussi permis à Apple de devenir le premier titre doté d’une capitalisation boursière de 2 trillions de dollars malgré un dividende à seulement 0,7 % par an. Apple ne rémunère presque pas ses investisseurs alors que son titre vaut 120 fois ses bénéfices. Simultanément, stocker et assurer de l’or est 0,12 % moins cher que de détenir des Bunds sur 30 ans, des obligations françaises sur 10 ans… et contrairement à la dette publique, l’or ne peut être créé à l’envi.

2. Liquidités du confinement

Si la crise du Covid a fait énormément de mal aux familles à bas revenus, dans leur ensemble les ménages occidentaux ont réduit leurs dettes et constitué de l’épargne à un rythme record depuis mars. Subsidié par des dépenses publiques records en temps de paix, cet argent supplémentaire s’est engouffré aussi sur les marchés. En effet, on a assisté à une explosion de l’augmentation des traders particuliers depuis mars.

Cette nouvelle vague d’arrivants sur le marché a été facilitée par des innovations. Notamment l’app Robinhood, qui permet d’acheter des actions sans frais, ou encore d’acquérir des fractions de titres. Ce n’est pas sans rappeler la bulle Internet. Ces nouveaux traders ont pour mascotte Dave Portnoy, un parieur célèbre. Mais certains ont également choisi d’investir dans l’or afin de mitiger le risque. Le métal jaune a aussi attiré de nouveaux investisseurs dans les sphères des banques privées, des gestionnaires et même des caisses de retraite.

3. Stimulations monétaires et déficits historiques

La pandémie de coronavirus et les confinements ont engendré le choc déflationniste le plus aigu des temps modernes, si ce n’est de l’histoire. Pour tenter de le contrer, les banques centrales et les gouvernements ont jeté d’énormes quantités d’argent afin de soutenir les revenus des ménages et les entreprises. Et cela devrait continuer.

Il ne faut pas sous-estimer les défis à venir. Des secteurs majeurs ont subi des dégâts permanents, la zone euro a rejoint le Japon dans la déflation. Les licenciements provisoires ne peuvent pas durer éternellement, à moins que les gouvernements et les banques centrales adoptent la théorie monétaire moderne et le revenu universel. Ces idées ont beau être radicales et controversées, elles gagnent de plus en plus de terrain en dehors des universités, notamment parce que les réponses apportées à la crise du Covid sont un test grandeur nature de dépenses illimitées et de monétisation de la dette.

Certains partisans de l’or critiquent les banques centrales pour leurs politiques trop accommodantes. Ils les accusent de favoriser la hausse des actions au lieu de faciliter la reprise. Mais il ne faut pas oublier que c’est aussi grâce à elles que l’or a atteint de nouveaux records.

Conclusion

Peu importe les perspectives de croissance et de bénéfices des technologiques, peu importe le futur de la TMM et du revenu universel, la valeur de l’argent restera constamment menacée par les actions des gouvernements et les banques centrales qui tentent désespérément d’éviter la déflation. L’or continuera de bénéficier de ces politiques.

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