Pouvoir d’achat: « L’INSEE dit que les prix n’ont pas augmenté en février, c’est aberrant »

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L’INSEE multiplie les bonnes nouvelles pour le pouvoir d’achat des Français. Ce dernier devrait ainsi augmenter de 1,8% lors du premier semestre 2019. Tout ça après que l’organisme ait annoncé une stagnation des prix en février. L’économiste Philippe Herlin conteste ces annonces et nous explique pourquoi. Entretien.

L’INSEE va-t-il faire rentrer les Gilets jaunes chez eux? Nous n’en sommes pas encore là, mais l’organisme lâche bonne nouvelle sur bonne nouvelle sur le front du pouvoir d’achat. L’année dernière, le fournisseur officiel de statistiques assure que le pouvoir d’achat des Français a augmenté de 1,2%. 2019 sera même un meilleur cru à en croire l’INSEE. Dans une note de conjoncture, il table sur 1,8% de croissance du pouvoir d’achat pour le 1er semestre.

«Le pouvoir d’achat, déjà stimulé fin 2018 par les réductions de la taxe d’habitation et de cotisations salariales, bénéficierait ensuite des mesures d’urgence annoncées en décembre», analyse l’organisme.

Pour Philippe Herlin, docteur en économie et auteur du livre «Pouvoir d’achat: le grand mensonge», l’INSEE minore l’inflation, ce qui a pour effet d’optique d’augmenter le pouvoir d’achat. Une hausse qui serait «factice». Interview.

Sputnik France: L’indice des prix à la consommation (IPC) pour le mois de février est de 0,0%. Selon l’INSEE, les prix n’ont donc pas augmenté. Pour vous, l’organisme «affabule». Que voulez-vous dire?

Philippe Herlin: «Tout le monde se souvient des nombreux articles publiés dans les médias afin de noter une très forte hausse des prix alimentaires suite à loi alimentation, dont un des volets est entré en application le 1er février. L’augmentation était brutale et très localisée dans le temps. De plus, les prix des carburants ont aussi augmenté en février. On a un peu de mal à comprendre comment, dans ce cadre-là, avec ces deux postes de dépense importants pour les ménages, l’INSEE arrive à 0% d’inflation. C’est aberrant.»

Sputnik France: Concernant l’alimentaire, vous vous êtes notamment basé sur une étude de l’institut Nielsen qui ne colle pas vraiment avec les chiffres de l’INSEE…

Philippe Herlin: «Les relevés de prix fait par les journalistes n’ont pas de valeur formelle, car ils sont ponctuels. Je me suis donc effectivement basé sur une étude de l’institut Nielsen qui produit des études de marché et des relevés de prix tout à fait sérieux. Ils ont noté une augmentation de 4,2% des prix dans les hypermarchés en 15 jours avec l’entrée en vigueur de la loi alimentation. L’INSEE nous sort +0,2% sur l’alimentation en février.»

Pouvoir d’achat : la loi alimentation risque de coûter (très) cher aux consommateurs

Sputnik France: Vous parlez également de relevés de prix «inventés» concernant l’INSEE. Pouvez-vous être plus précis?

Philippe Herlin: «Une femme, qui a récemment assisté à une conférence où j’intervenais, a livré un témoignage. À un moment de sa vie, cette personne a connu des difficultés financières. Elle a donc accepté de travailler pour l’INSEE et de faire des relevés de prix. Elle nous a expliqué que ce travail était tellement mal rémunéré qu’il était matériellement impossible de prendre note de tous les prix demandés. Elle en a parlé avec d’autres personnes dans le même cas et s’est aperçue que beaucoup trichaient. Ils ne faisaient qu’une partie des relevés en magasin et le reste chez eux en mettant des prix à la louche. Afin que ce soit cohérent et éviter des questions de la part de l’INSEE, ces personnes mettaient des prix qui sont dans la ligne de ce qui se faisait dans le passé. C’est-à-dire éviter de mettre un prix très élevé ou très bas qui indiquerait une rupture de tendance et susciterait des interrogations. En faisant comme cela, on peut gommer une hausse de prix soudaine. Les relevés de prix sont la matière première du travail de l’INSEE. Si à ce niveau, il y a déjà une sous-estimation importante de la hausse des prix, on comprend qu’au final, après divers retraitements, effet qualité et autres magouilles statistiques, il ne reste plus grand-chose. Ainsi, on obtient une très faible voire inexistante hausse des prix, comme celle notée par l’INSEE en février.»

Sputnik France: L’année dernière, l’INSEE assure que le pouvoir d’achat des Français a augmenté de 1,2% et 2019 s’apprêterait même à être un meilleur cru. Selon une note de conjoncture, l’organisme table sur +1,8% de pouvoir d’achat pour le 1er semestre. Quel crédit accordez-vous à ces déclarations?

Philippe Herlin: «Le fait de sous-estimer l’inflation a justement pour conséquence de permettre des annonces sur la hausse du pouvoir d’achat. Si l’on a 0% d’augmentation des prix en février, il suffit d’une petite hausse de salaire pour que l’INSEE puisse nous annoncer, avec les cocoricos de rigueur, une hausse du pouvoir d’achat.»

Sputnik France: L’INSEE met en avant l’impact des mesures annoncées par le Président Macron en décembre dernier afin de calmer la colère des Gilets jaunes, mesures qui portent sur plus de 10 milliards d’euros. Que lui répondez-vous?

Philippe Herlin: «Il est vrai qu’il y a eu une hausse des salaires, les mesures de Macron et les primes versées par certaines entreprises du privé, tout ceci est réel. Mais je crains qu’une grande partie de ce pouvoir d’achat, voire la totalité, soit mangée par la hausse des prix alimentaires et des carburants. Sans parler de l’électricité qui va bientôt augmenter.»

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