Le plus massif des scandales financiers, par Ted Butler

Le plus massif des scandales financiers, par Ted Butler

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le bull de la bourse de Wall Street

Toute tentative d’identifier le plus sérieux des scandales financiers exige de se pencher sur de nombreux dossiers, ainsi que le besoin d’utiliser des critères de comparaison objectifs. Les scandales financiers sont devenus monnaie courante : ils sont de nature variée, d’ampleur variable et reçoivent une publicité spécifique. Il y a cependant une grande différence entre les scandales qui font le plus la une des journaux et ceux qui causent le plus de tort au plus grand nombre de victimes. À mon avis, le plus gros scandale doit être défini comme celui qui inflige les plus gros dégâts financiers au plus grand nombre, et pas celui dont on parle le plus.

À ce titre, le scandale actuel qui secoue la banque Wells Fargo est exemplatif. Bien sûr, l’amende importante de 185 millions de dollars et le licenciement des 5.300 employés impliqués dans l’ouverture frauduleuse de millions de comptes sans la permission de leurs clients, ce n’est pas rien. On va probablement découvrir d’autres corps dans les placards de Wells Fargo, (…) mais en termes de dégâts financiers pour les victimes, le scandale devrait être limité à quelques millions de dollars.

Je ne souhaite pas minimiser le comportement de Wells Fargo, mais en termes de pertes réelles pour ses clients, ce scandale est mineur. (…) Dans ce cas, il s’agit plus de stupidité qu’autre chose : comment a-t-on pu plonger aussi bas dans l’illégalité pour si peu en retour ? (…)

Pourtant, en termes de publicité négative, Wells Fargo a décroché la timbale. Bien sûr, le nombre de gens impliqués est important. (…) Mais en termes de montants concernés, le scandale de Wells Fargo est plutôt mineur. Par contre, je peux vous dire qu’il y a un scandale qui se déroule en ce moment, dont est victime quasiment toute la population mondiale, et tout cela à hauteur de plusieurs milliards de dollars. Pire encore, il ne s’agit que d’un scandale de ce type parmi tant d’autres. (…)

Le scandale du sucre

Commençons par tracer les grandes lignes de ce scandale. Un nombre relativement faible de traders (81) sur les produits dérivés des contrats à terme du sucre (échangés sur ICE, l’Intercontinental Exchange) ont tellement acheté de contrats durant les 6 derniers mois que le prix mondial du sucre est passé de 13 centimes la livre à 23 centimes, soit une augmentation de plus de 75 %, la plus importante de ces 4 dernières années. Le sucre est peut-être mauvais pour la santé, mais il est largement consommé par presque chacun des 7,5 milliards d’habitants que compte notre planète, qui paient 75 % de plus pour leur consommation collective de sucre. Les dégâts occasionnés en dollars sont faciles à calculer.

La planète produit et consomme environ 170 millions de tonnes de sucre chaque année. À 13 centimes la livre (286 $ la tonne), la valeur de la production/consommation mondiale de sucre est de 50 milliards de dollars. À 23 centimes, cette valeur grimpe à 85 milliards, ce qui signifie que la planète paye 35 milliards de dollars de plus, ou 4,5 dollars par habitant. Je vais expliquer comment le prix du sucre est manipulé, mais en comparaison avec le scandale Wells Fargo, dont le préjudice est évalué à 3 millions de dollars, l’arnaque du prix du sucre est 10.000 fois plus importante.

Comment le cours du sucre est manipulé

Les acheteurs principaux des contrats à terme de sucre depuis février sont les traders de l’argent sous gestion, qui ont acheté en net plus de 250.000 contrats, soit plus de 27 % de l’intérêt ouvert. Il s’agit du plus grand nombre de contrats à terme de sucre achetés par toute catégorie de trader. Ce n’est donc pas une coïncidence si les prix du sucre ont atteint leur plus haut niveau en 4 ans alors que ces traders constituaient leur plus grosse position long de l’histoire sur ce marché. (…)

Jamais il ne fut  question que les traders de l’argent sous gestion soient ceux qui déterminent le prix des matières premières, que ce soit le sucre ou autre chose. Ces gens sont des spéculateurs qui essayent de faire des profits sur les marchés des contrats à terme. Leur objectif n’est pas d’influer sur les cours. Tout comme Wells Fargo ne pensait pas qu’un système destiné à augmenter le nombre de comptes ouverts allait se muer en un scandale détruisant une réputation construite pendant des décennies.

En ce qui concerne le sucre et les autres matières premières, la raison du dérapage est simple : le nombre de traders est devenu trop important. C’est probablement dû au fait que les autres types d’actifs sont peu attractifs dans notre monde où règnent les taux zéro. (…) C’est ce qui explique pourquoi les positions sur les marchés des matières premières ont fortement augmenté pour faire de ces marchés les plus spéculatifs. Et vu que ces traders opèrent de façon très ordonnée, de façon rigide sur base d’analyses techniques, ils ont tendance à acheter et à vendre en même temps vu qu’ils suivent les mêmes systèmes de trading. Donc je n’affirme pas que l’objectif de ces traders est de délibérément manipuler les prix. (…) Mais peu importe les intentions, ces positions donnent le la sur de nombreux marchés des matières premières. (…)

La responsabilité de tout ceci incombe principalement aux régulateurs et aux bourses d’échange. Comme la direction de Wells Fargo, les régulateurs des marchés des matières premières et les bourses d’échange sont censés être composés d’adultes qui s’assurent du bon déroulement des opérations. Tout comme la direction de Wells Fargo a lamentablement échoué, la CFTC et le CME Group ont lamentablement échoué lorsqu’il s’agit de réguler les marchés de l’argent, l’or, le cuivre et le pétrole. À cette liste d’échecs nous pouvons ajouter ICE et le sucre. (…) »