Le « coup d’État en douceur » européen en Italie est un tournant décisif

0
2154
euro et italie

Les élites italiennes pro-euro ont manqué leur cible de façon désastreuse. Le président Sergio Mattarella a instauré le précédent extraordinaire qu’aucun mouvement politique ou constellation de partis ne peut prendre le pouvoir s’il remet en question l’orthodoxie de l’Union monétaire.

Il a, sans le vouloir, fait des événements récents une bataille entre le peuple italien et la caste éternelle loyale à l’étranger. Il a fait le jeu du mouvement d’insurgés Cinq Étoiles et des nationalistes de la Ligue du Nord anti-euro. Il a invoqué de façon maladroite le spectre des marchés financiers pour justifier son veto à l’euroscepticisme. Au final, ses actions ont compliqué grandement la situation.

L’écart de rendement sur les obligations italiennes sur 10 ans a bondi de presque 30 points de base pour atteindre un plus haut de 4 ans (235) ce lundi, alors que les investisseurs se réveillaient aux conséquences horribles de ces convulsions constitutionnelles. Une crise qui se poursuit durant l’été ne pourra déboucher que sur de nouvelles élections qui ne résoudront rien.

On a beaucoup parlé ces derniers jours des titres des actions italiennes qui ont baissé. La chute est encore plus lourde aujourd’hui. Banca Generali a baissé de 7,2 %, UniCredit de 5 %.

Qu’il s’agisse ou pas d’un « coup d’État en douceur », la situation est certainement dangereuse. Le président Mattarella a déclaré ouvertement qu’il ne pouvait pas accepter le ministre des Finances de la Ligue et de Cinq Étoiles, Paulo Savona, car ses critiques passées concernant l’euro « pourraient provoquer la sortie de l’euro de l’Italie » et mener à une crise financière.

D’une certaine manière, on pouvait s’attendre à ce veto. Le gouvernement Berlusconi a été renversé en 2011 par Bruxelles et la BCE. Des lanceurs d’alerte ont depuis révélé qu’ils ont manipulé les obligations italiennes pour exercer des pressions maximales. L’Union européenne avait même tenté d’embarquer Washington. Les Américains ont refusé d’apporter leur aide. « Nous ne pouvons pas avoir du sang sur les mains » avait déclaré le secrétaire au Trésor Tim Geithner. Il y a quelque chose de nouveau : la vache sacrée qu’est l’euro devrait être inscrite dans la constitution italienne.

« Nous avons un problème avec la démocratie parce que le peuple italien est souverain, son sort ne peut être dicté par un rendement obligataire », a déclaré Matteo Salvini, l’homme fort derrière la montée en puissance de la Ligue. « Le fait que Mattarella a choisi le camp des marchés et des règles européennes au lieu de celui du peuple italien et de ses intérêts est très sérieux. »

« Pourquoi ne pas tout simplement dire que dans ce pays, voter est inutile vu que ce sont les agences de notation et les lobbys financiers qui décident de la composition du gouvernement », a déclaré Luigi di Maio, le leader du Mouvement 5 étoiles.

En vertu de la constitution italienne, le président Mattarella dispose de certains pouvoirs. Mais ils sont pour la plupart d’entre eux incertains, dans une zone grise. Il peut avancer que le blitz fiscal des partis au pouvoir viole l’article 80, et qu’il en va de son devoir de préserver les traités européens. Il n’a néanmoins aucun mandat du peuple. Il fut choisi en coulisse en tant que compromis pour son statut de personne qui fait profil bas. Il ne dispose pas de l’autorité pour enfermer l’Italie à perpétuité dans l’euro.

Monsieur di Maio mène désormais la charge pour son empêchement en vertu de l’article 90. « Je veux que le président soit jugé. Je veux que cette crise institutionnelle soit réglée par le Parlement afin d’éviter le dérapage du mécontentement populaire », a-t-il déclaré. Les insurgés disposent des votes pour le faire partir.

Il est remarquable que les élites pro-euro aient agi aussi frontalement, au risque de se retrouver dans une impasse dangereuse. Le ministre des Finances proposé n’est pas une tête brûlée. Monsieur Savona a occupé un poste à responsabilités à la banque d’Italie, il a été ministre et il a dirigé le lobby industriel Confidustria. Il a également été à la tête d’un hedge fund londonien.

Il avait lancé des messages conciliants, en se débarrassant notamment d’anciennes déclarations telles que l’euro « est une cage allemande ». Il a insisté sur le fait que son plan B de 2015 visant à quitter l’euro n’était plus d’actualité et que son objectif réel était de retourner vers un euro plus juste sur base de l’article 3 du traité de Lisbonne qui appelle à la croissance économique, à l’emploi et à la solidarité. Ses arguments légaux étaient inattaquables.

Avec un brin de subtilité, les « poteri forti » et les mandarins italiens auraient pu travailler avec Monsieur Savona pour trouver le moyen d’adoucir l’agenda dur de la Ligue et de Cinq Étoiles. C’est probablement ce qu’ils avaient l’intention de faire. Les pressions visant à l’exclure purement et simplement, soit la tentative d’étouffer la rébellion eurosceptique comme ils l’ont fait en Grèce avec Syriza, est une idée de Berlin, de Bruxelles et de la structure de pouvoir européenne. L’avenir dira s’ils se sont pris au piège.

« D’une certaine manière, je suis très heureux que les choses soient enfin », a déclaré Claudio Borghi, le porte-parole de la Ligue pour les affaires économiques. « Nous savons désormais qu’il faut faire un choix entre la démocratie ou des taux obligataires confortables. Vous devez jurer fidélité au dieu euro pour avoir le droit d’exercer en politique en Italie. C’est même pire qu’une religion. »

« Nous sommes les témoins d’un problème fondamental de la construction de la zone euro : il est impossible d’avoir un gouvernement qui déplaît aux marchés ou au club obligataire. La BCE et l’eurogroupe utiliseront ces instruments pour broyer votre économie. Vous avez vraiment de la chance, vous Britanniques, de vivre encore dans un pays libre », a-t-il ajouté.

Le président Mattarella a choisi Carlo Cottarelli, un ancien du FMI et un symbole de l’austérité, pour former un gouvernement technocrate. Cette initiative désespérée n’a aucune chance d’obtenir un vote de confiance du parlement italien. Il existera au sein d’un vide constitutionnel. « Il est incroyable qu’ils tentent de faire cela. Cela va déboucher sur des émeutes et de grandes manifestations politiques. La vaste majorité des Italiens n’ont que faire des taux obligataires », a déclaré Monsieur Borghi.

Le calcul de la garde du président est le suivant : les Italiens échaudés pourraient changer d’avis alors qu’ils contemplent le risque de catastrophe financière et politique. Le pari est que l’attrition politique remodèlera le paysage politique d’ici octobre, considéré comme étant le mois le plus propice pour un nouveau vote. Cette stratégie pourrait être couronnée de succès, mais il s’agit d’un pari dangereux.

Matteo Salvini de la Ligue a déjà gagné 8 points dans les sondages depuis la dernière élection. Il a saisi l’opportunité pour surfer sur le sentiment nationaliste lourd qui pèse en ce moment, comme Gabriele d’Annunzio l’avait fait à Fiume en 1919. « Nous ne serons jamais des serfs et des esclaves de l’Europe », a déclaré Monsieur Salvini.

Il a déjà proclamé que le prochain vote sera un plébiscite pour la souveraineté italienne, un acte de résistance nationale contre « Merkel, Macron et les marchés financiers ».

Mais un autre danger pèse. Les fuites des capitaux suivent leur propre logique, inlassablement. C’est visible dans la hausse du franc suisse. Le risque que les flux sortants s’accélèrent pour pousser les déséquilibres Target2 à des niveaux intenables existe.

Selon les crédits Target2, 923 milliards d’euros sont déjà dus à la Bundesbank. Ce montant devrait très bientôt atteindre la barre du trillion, ce qui devrait pousser Berlin à demander avec insistance le gel. L’institut allemand IFO a déjà averti qu’il devait y avoir des limites. Toute décision d’entraver les flux de liquidités serait le signal que l’Allemagne est prête à tourner le bouton de l’Union monétaire. Cela entraînerait une réaction en chaîne inarrêtable.

Monsieur Mattarella va passer un été éprouvant. Il risque de se retrouver avec la même alliance Ligue-Grillini dans 4 mois, qui disposera alors d’une majorité encore plus grande et d’un mandat explosif pour former un « gouvernement du changement ».

Il pourrait connaître le sort du président légitimiste français Patrice de Mac Mahon, qui avait tenté d’imposer son gouvernement de l’ordre moral à une chambre des députés hostiles dans les années 1870 en invoquant ses pouvoirs théoriques émanant de la IIIe République. Son entreprise avait échoué. Le parlement lui avait soumis un ultimatum : obtempérez ou démissionnez. La démocratie avait gagné.

Source : article d’Ambrose Evans-Pritchard, publié le 28 mai 2018 sur le Telegraph