La Bundesbank confesse les risques posés par l’euro après le décret italien sur sa « devise parallèle »

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La Banque centrale allemande a averti qu’elle pourrait faire face à de lourdes pertes si l’un des pays majeurs de l’union monétaire quittait l’euro et faisait défaut. Elle a également précisé que toute tentative de préparation à cette crise pourrait être contre-productive en raison du lancement d’une attaque spéculative qu’elle pourrait engendrer.

Cette analyse hautement sensible a été émise quelques jours seulement après que le gouvernement italien insurrectionnel de la Ligue du Nord/Mouvement 5 étoiles ait passé un décret au parlement italien qui autorise la création d’un système de paiement parallèle baptisé « minibots ». Un système dénoncé par ses adversaires comme une menace à l’intégrité de l’euro, potentiellement de préparation au retour de la lire.

Si le texte de la Bundesbank est fidèle à la ligne qui affirme que la dislocation de l’euro est hypothétique, il admet enfin, après des années d’écrans de fumée, que le système de compensation interne de la BCE connue sous le nom de Target2 engendrera des coûts inévitables pour l’Allemagne et d’autres pays de l’union monétaire en cas d’un tel événement. Le document semble également indiquer que les autorités n’ont pas vraiment défini de stratégie claire pour gérer une telle crise.

Les conclusions seront présentées au comité financier du Parlement allemand ce mercredi par Burkhard Balz, responsable des paiement de la Buba. Il s’agit d’une réponse aux inquiétudes grandissantes du FDP et de l’AFD concernant les crédits massifs Target2 de la BCE.

Ils ont atteint 920 milliards d’euros, soit 27 % du PIB allemand. Les achats obligataires de la BCE dans le cadre de son QE ont accentué les déséquilibres, devenant un véhicule caché pour la fuite des capitaux d’Italie.

De l’autre côté du bilan, les engagements de la Banque d’Italie ont grimpé jusqu’à 480 milliards d’euros. La Banque d’Espagne doit une somme record de 403 milliards d’euros, la Banque centrale portugaise 79 milliards.

Le professeur Philip Turner, ancien décideur de la BRI, a déclaré que le système Target2 est empoisonné. « Il s’agit de prêts industriels accordés sans aucune approbation gouvernementale. Il couvre des déséquilibres fondamentaux au cœur du système de la zone euro, cela ne peut pas perdurer », a-t-il déclaré.

Le FMI affirme qu’il serait difficile de prévenir la contagion à l’Espagne et au Portugal en cas de crise de la dette en Italie. La BCE pourrait donc faire face à une crise Target2 approchant le trillion d’euros si le gouvernement rebelle italien devait démarrer une réaction en chaîne avec ses notes « minibots », qui sont selon lui indispensables afin de couvrir des impayés de 52 milliards d’euros dus à des fournisseurs et à des ménages.

Le texte de la Bundesbank spécifie qu’en cas de départ d’un pays de la zone euro, tout défaut sur les engagements Target2 devra être pris en charge par la BCE tout d’abord en puisant dans ses propres réserves (ce qui est déjà catastrophique), mais ensuite en ponctionnant le reste auprès des banques centrales créditrices sur base de leurs capitaux.

La conclusion logique de ces événements est que cela va déboucher sur un appel de marge. Les contribuables allemands, néerlandais, finlandais ou français devront peut-être signer un gros chèque afin de renflouer leur banque centrale.

Clemens Fuest, patron de l’institut allemand IFO, affirme que la BCE devra tôt ou tard fixer des limites. Elle ne devrait pas continuer à faire crédit à la Banque d’Italie si la coalition populiste de Rome défie les autorités européennes avec des politiques budgétaires qui pervertissent l’union monétaire.

La BCE pourrait mettre la pression en imposant des pertes sur le collatéral. Elle pourrait également fermer l’accès à Target2, ce qu’elle a déjà fait durant la crise grecque, et imposer des contrôles des capitaux en Italie. Mais cela aurait des conséquences explosives.

Le leader du FDP, Christian Lindner, souhaite que la loi européenne soit modifiée afin d’empêcher tout défaut de l’Italie sur Target2. Il a proposé un mécanisme qui convertirait automatiquement la dette Target2 en euros si un pays devait quitter l’union monétaire. Les certificats seraient conservés dans les coffres de la BCE à Francfort.

Il souhaite également que les modalités de sortie soient définies noir sur blanc. Mais selon la Bundesbank, rien que cela pourrait engendrer une crise. « Le danger d’un tel acte est qu’il pourrait alimenter la spéculation concernant la sortie d’un pays », peut-on lire dans le texte.

Marcello Minenna, directeur Quant de CONSOB, a déclaré que créer une telle procédure serait de la folie. Cela ne ferait que rameuter les requins des hedge funds, attirés par l’odeur du sang.

« Ce serait très dangereux. Les marchés tenteraient de faire de l’argent sur l’arbitrage des écarts. Ils inventeraient des stratégies pour en profiter. C’est ce qu’ils ont fait avec les QE », a-t-il déclaré au Telegraph.

Target2 : une dette non comptabilisée

Mario Draghi a déclaré que la Banque d’Italie devra rembourser ses engagements Target2 jusqu’au dernier euro en cas de départ du pays de la zone. Il est intéressant de noter que cette dette n’est pourtant pas incluse par Eurostat dans le calcul du ratio dette/PIB de l’Italie.

En réalité, Target2 est un champ de mines juridique. Les contrats sont sujets aux principes de la Lex Monetae. Le professeur Minenna, expert de Target2, affirme que la Banque d’Italie a légalement le droit de rembourser en lires sur base du taux de change du marché.

« En cas d’Italexit la BCE devra faire face à une perte de 60 % sur ses crédits italiens Target2. Il y aurait une énorme dévaluation par rapport au nouvel euro, qui serait différent sans l’Italie », a-t-il déclaré.

Toujours selon lui, l’Italexit serait considéré comme un défaut technique sur base des règles de l’association internationale des swaps et dérivés. Le taux de recouvrement serait d’environ 40 %. Cela engendrerait un choc financier majeur. « La Bundesbank perdrait beaucoup d’argent »,a-t-il déclaré. Tout comme les autres banques centrales de la zone euro.

Le professeur Minenna affirme que le duo Target2/QE a dégénéré en un système de racket qui permet aux banques privées et aux fonds d’investissement de sortir de leurs positions pour faire reposer les engagements sur le dos des contribuables du sud de l’Europe, surtout l’Italie. Les erreurs fondamentales commises avec la Grèce sont répétées, de façon déguisée, mais à bien plus grande échelle.

Tôt ou tard, les créditeurs italiens devront faire un choix :

  1. Accepter un défaut dans le désordre (Italexit) :
  2. Mettre la dette du pays sur une voie durable en allongeant les échéances ;
  3. Offrir une ristourne sur les taux d’intérêt.

« Si la pression continue d’augmenter, le verre finira par casser », a-t-il déclaré.

Pour les créditeurs se pose le problème de la responsabilité démocratique. Les crédits Target2 font peser des risques grandissants sur les contribuables allemands, pourtant rien n’a été approuvé à ce propos au Parlement allemand. La Bundesbank fournit les fonds de façon automatique.

Selon le professeur Hans-Werner Sinn de l’université de Munich, le système Target2 est une tromperie systématique du peuple allemand. Les déséquilibres ne se corrigent pas d’eux-mêmes, contrairement aux affirmations de longue date de la Buba. Les dettes existantes ne seront jamais remboursées. « Cet argent est déjà perdu », a-t-il déclaré.

Si cela devait se passer, cela risque d’être embarrassant lorsque les électeurs allemands se rendront compte de ce qu’on leur a fait.

Article d’Ambrose Evans-Pritchard, publié le 4 juin 2019 (Telegraph)