Le Japon, le meilleur indicateur de la « relance » mondiale

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drapeau modifié du Japon

La production industrielle japonaise a fortement chuté en janvier 2018, d’après le rapport du ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie du Japon. Ajustements saisonniers pris en compte, l’indice de la production industrielle a baissé de 6,8 % par rapport au même mois de l’année précédente. Vu que le secteur minier japonais est quasiment inexistant, tout comme son secteur des matières premières, cet indicateur est purement manufacturier (99,79 % de cet indice est composé par ce secteur).

Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer cette baisse. Il y a toujours des explications, bien sûr, mais cette baisse a rendu les projections de février encore plus importantes. Janvier fut-il une anomalie, ou l’annonce d’un renversement de tendance ?

Fin de la semaine dernière, le ministère a publié des estimations qui suggèrent que la cassure pourrait ne pas être transitoire. La production industrielle aurait rebondi en février, mais de seulement 4,1 %. Ce qui signifie une évolution annuelle non ajustée aux facteurs saisonniers de + 1,4 %. Il s’agit de la hausse la plus modeste depuis octobre 2016, un repli substantiel par rapport à la hausse de 6,5 % de la mi-2017, qui ressemble de plus en plus à un pic.

Comme de nombreux autres chiffres de par le monde, ceux de la production industrielle japonaise sont souvent mal compris, ou brandis de façon déloyale pour développer une perspective positive. Il en fut ainsi au début des Abenomics, à la fin 2012, lorsque la production industrielle passa également en territoire positif. Entre novembre 2012 (lorsque le yen commença à baisser) et janvier 2014, période incluant le lancement du QQE, la production industrielle augmenta de 10,5 % durant ces 14 mois. Durant les 13 mois précédents, elle s’était contractée de presque 8 %.

Ce changement de cap fut largement cité en tant que preuve solide que les Abenomics fonctionnent, qu’il s’agissait d’un changement décisif alors que l’économie japonaise était en difficulté depuis 25 ans. Si l’affaiblissement du yen pouvait faire redémarrer de façon agressive le Japon, que ne pouvait pas accomplir la BoJ si on lui en donnait le temps ?

Mais en se focalisant sur les facteurs positifs, l’ampleur des difficultés du Japon était minimisée, voire ignorée. Même à son pic du début 2014, la production industrielle était toujours inférieure de 12 % par rapport à février 2008. Cette hausse de 10,5 % durant le QQE et le début des Abenomics n’était pas tellement significative, quel que soit le contexte historique.

Au lieu de tirer les leçons de ces erreurs, ces fausses impressions et ces interprétations furent à nouveau répétées en 2016. Le QQE et les Abenomics ont marché, nous disait-on, il fallait simplement quelques années supplémentaires pour voir la matérialisation des résultats. Entre janvier 2014 et mai 2016, la production industrielle a baissé de 7,4 % supplémentaires. On a remis cela, de façon bien commode, sur la hausse de la TVA d’avril 2014. Même si personne ne nous a expliqué pourquoi il a fallu près de 2 ans et demi pour que ces pressions négatives se matérialisent.

Entre-temps, elle est à nouveau en hausse de 8 %. Les médias célèbrent désormais le futur serrage de vis de la BoJ, qui imitera ses consœurs. La simple apparition de chiffres positifs est considérée comme une preuve suffisante d’efficacité, peu importe le délai.

Une analyse plus conditionnée, cependant, permet de relever le timing de chaque inflexion :

  • De mi-2016 à aujourd’hui : reprise numéro 3 ;
  • De la fin 2012 à la mi 2014 : reprise numéro 2 ;
  • Comme partout dans le monde, un rebond de proportion similaire a eu lieu jusqu’en 2011 (qui fut interrompu par le tremblement de terre catastrophique, puis ensuite par la destruction monétaire qui a suivi).

Autrement dit, quasiment l’intégralité de l’expérience post-crise du Japon en ce qui concerne sa production industrielle est la contraction. Les périodes positives sont bien moins nombreuses que les périodes négatives. Elles correspondent clairement aux épisodes évidents de reprise mondiale créés par la suppression des impulsions destructrices de l’eurodollar qui furent relâchées par à-coups (les choses ne se développent jamais de façon linéaire).

La production industrielle du Japon est donc peut-être le meilleur indicateur mondial de la reprise. Si c’est le cas, et il est difficile de prouver le contraire, un retournement potentiel qui aurait démarré au milieu de l’année dernière serait inquiétant, vu que ce scénario s’opposerait de façon spectaculaire à la fois aux craintes hystériques d’inflation et au scénario de la « croissance mondiale synchronisée ».

Ces chiffres représentent également la baisse de l’activité économique que l’on connaît, ainsi que la façon dont elle a été mal interprétée durant la dernière décennie. On ne peut tracer aucune trajectoire de croissance à partir de ces chiffres. (…)

Malgré 3 retournements de tendance complets entre-temps, à chaque fois que la production industrielle devient positive on nous présente cet événement comme une preuve irréfutable que la Banque du Japon, donc le QQE et la gestion technocratique d’une banque centrale, est un succès total. Le problème est que cette conclusion n’est qu’une simple interprétation. Ces fausses impressions, souvent communiquées de façon délibérée, réduisent grandement l’urgence de régler le problème économique sur le fond. (…)

Article de Jeffrey P. Snider, publié le 2 avril 2018 sur Alhambra Partners