Pourquoi la robotisation et l’automatisation ne déboucheront pas sur le chômage de masse

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Dans notre quête visant à évaluer les impacts futurs de la robotisation et de l’automatisation sur l’emploi et l’économie en général, nous vous proposons aujourd’hui l’analyse optimiste de Jonathan Newman, qui s’appuie sur la loi de Say. L’avantage de son papier est qu’il propose un exemple pratique (vous pouvez vous rendre directement au milieu de l’article si le contexte théorique ne vous intéresse pas) pour illustrer cette loi d’un économiste français du 18e. Si l’exemple omet un acteur important, l’Etat (et cela change beaucoup de choses), il n’en reste pas moins instructif pour mieux évaluer les conséquences de ce changement qui est en train de bouleverser le monde du travail et l’économie mondiale : 

Il y a peu, j’ai publié un article court expliquant qu’il ne faut pas s’inquiéter d’une éventuelle mise au chômage de la population par la technologie :

« Ceux qui se lamentent ne semblent pas comprendre que l’augmentation de la productivité dans un secteur libère des ressources et de la main-d’œuvre pour d’autres secteurs. Et vu que l’augmentation de la productivité signifie une augmentation du salaire réel, la demande globale pour les biens et les services progresse dans son ensemble.

Ces gens semblent développer une vision apocalyptique et absurde d’un futur complètement automatisé qui produit des tonnes et des tonnes de biens que la population au chômage ne peut acheter.

J’invite ces personnes à se pencher sur la loi de l’offre et de la demande et sur la loi de Say. »

Cette loi est un antidote très puissant contre les inquiétudes découlant de l’automatisation, des travailleurs redondants et de ce soi-disant « particularisme économique ». Jean-Baptiste Say a démontré pourquoi la surproduction n’est jamais un problème pour une économie de marché. Cela s’explique par le fait que tout acte de production signifie que le producteur a un pouvoir d’achat accru. Autrement dit, offrir des biens au marché vous permet d’en demander.

La loi de Say bien comprise

La loi de Say est souvent ainsi résumée de façon réductrice : « l’offre crée sa propre demande ». Keynes, en voulant vulgariser la loi, l’a grossièrement déformée.

Le professeur Bylund a récemment remis les pendules à l’heure concernant les résumés et les interprétations de la loi de Say. Voici les bonnes définitions :

Conforme à la loi de Say :

  • La production précède la consommation
  • La demande émane de l’offre
  • La demande de produits sur le marché est limitée par l’offre
  • La production est entreprise pour faciliter la consommation
  • Votre offre visant à satisfaire les besoins des autres est ce qui constitue votre demande pour la production des autres
  • Il ne peut y avoir de surproduction générale sur un marché

Non conforme à la loi de Say :

  • La production crée sa propre demande
  • L’offre globale est (toujours) égale à la demande globale
  • L’économie est toujours en plein-emploi
  • La production de tout bien ne peut excéder sa consommation

Toute la richesse pour une poignée de privilégiés ?

Les adversaires de l’automatisation s’inquiètent également des inégalités de revenus qu’elle pourrait engendrer : les capitalistes véreux tireront profit de l’augmentation de la productivité. Le chômage grimpera alors que le travail humain deviendra de moins en moins nécessaire. Cette crainte n’est pas raisonnable pour plusieurs raisons :

  1. C’est tout d’abord impossible : les capitalistes véreux ne pourront faire des profits s’il n’y a pas de cohortes de consommateurs pour acheter leurs produits.
  2. Deuxièmement, il y a toujours du travail. Les désirs humains sont illimités, variés et en constante mutation, pourtant les ressources dont nous avons besoin pour les satisfaire sont limitées. La production de tout bien exige du travail et de l’entrepreneuriat, les humains ne deviendront donc jamais obsolètes.
  3. Enfin, la loi de Say implique que la rentabilité de la production des autres biens augmentera grâce à l’augmentation de productivité de tout bien produit via l’automatisation. Les salaires réels peuvent augmenter parce que le capitaliste véreux qui utilise des robots a désormais augmenté la demande pour tous les autres biens. J’espère que l’exemple pratique ci-dessous va bien le mettre en évidence.

L’exemple pratique de la Fée Robot (ou pourquoi l’automatisation ne créera pas du chômage de masse)

Ce scénario simplifié explique pourquoi l’augmentation de productivité d’une nouvelle technique exigeant des ressources en capital est positive économiquement parlant pour toute la société.

Admettons que sur une île, nous avons trois habitants : Jean, Marc et Patrick. Ces trois habitants produisent des noix de coco et des baies. Une alimentation variée est l’idéal pour chacun d’eux, mais ils privilégient tout de même ces deux aliments.

Jean est producteur de noix de coco, Marc producteur de baies et Patrick travaille.

Patrick souhaite bénéficier d’une source stable de noix de coco et de baies chaque semaine. Il a donc passé un accord avec Jean, qui lui paye une certaine quantité de noix de coco et de baies pour l’aider à récolter ses noix de coco. En cas de bonne semaine, Jean garde pour lui les noix de coco en surproduction, il en échange peut-être à Marc contre des baies. En cas de mauvaise semaine Patrick reçoit son salaire et Jean en pâtit.

En moyenne, Jean récolte avec l’aide de Patrick 50 noix de coco par semaine. En guise de salaire, Patrick reçoit de Jean 10 noix de coco et 5 kg de baies.

Marc, de son côté, récolte seul ses baies. Il en produit environ 30 kg par semaine. Habituellement, Jean et Marc s’échangent 20 noix de coco contre 15 kg de baies. Jean a besoin de ces baies afin de payer son travailleur Patrick, mais il en échange également pour ses propres besoins.

En résumé, durant une semaine normale Jean et Patrick récolte 50 noix de coco tandis que Marc récolte 30 kg de baies. Après échanges et paiement du salaire :

  • Jean se retrouve avec 20 noix de coco et 10 kg de baies
  • Patrick avec 10 noix de coco et 5 kg de baies
  • Marc avec 20 noix de coco et 15 kg de baies

Arrive la Fée Robot

Un beau jour, la Fée Robot débarque sur l’île et fournit à Jean un Patrick 9000, un robot qui met Patrick au chômage. Grâce au robot, Jean peut désormais produire 100 noix de coco par semaine sans son travailleur.

Que va faire Patrick ? Deux options s’offrent à lui : vu que l’offre en noix de coco de l’île est désormais abondante, il pourrait travailler pour Marc sur base d’un arrangement similaire. Patrick peut également se mettre à la pêche dans l’espoir d’échanger son poisson avec Jean et Marc.

S’il ne s’agissait pas d’options de premier choix avant le passage de la Fée Robot, elles le sont désormais justement grâce à l’augmentation de la productivité de Jean. Cette augmentation ne signifie pas simplement que Jean a plus de noix de coco, cela signifie surtout que sa demande pour des baies et d’autres produits comme du poisson va également augmenter (loi de Say), ce qui signifie que la rentabilité de la production d’autres biens que Jean apprécie augmentera également !

Option 1 : travailler pour Marc

Si Patrick choisit l’option 1 et va travailler pour Marc, cela signifie que l’offre globale en noix de coco et en baies augmente. En partant du principe que la production des baies ne va pas progresser aussi vite que celle des noix de coco, le prix des noix de coco par rapport aux baies va baisser, ce qui signifie que Marc peut en acheter plus qu’avant.

Option 2 : la pêche

Si Marc n’a pas envie d’embaucher Patrick, celui-ci peut se tourner vers l’option 2, la pêche. Cette activité indépendante est plus incertaine, mais elle offre également des perspectives plus intéressantes.

Admettons que Patrick arrive à attraper 5 poissons par semaine. Jean, qui a quasi des noix de coco à ne savoir qu’en faire, paie 20 noix de coco pour un poisson. Marc, qui a très envie de diversifier son régime alimentaire et qui préfère même le poisson à ses baies, en donne 10 kg à Patrick contre un poisson. Jean et Marc continuent de s’échanger noix de coco et baies.

En bout de course, Patrick a 20 noix de coco, 10 kg de baies et 2 poissons par semaine. Jean a 50 noix de coco, 15 kg de baies et un poisson par semaine. Marc a 30 noix de coco, 5 kg de baies et 2 poissons par semaine. Les trois protagonistes apprécient leur nouveau régime alimentaire.

Conclusion

Les nouvelles technologies ont forcé Patrick a trouvé une nouvelle façon de gagner sa vie. Cette possibilité n’était pas très attractive avant l’arrivée de la robotisation, sinon Patrick s’y serait mis plutôt. La robotisation a bouleversé l’économie de l’île, la production totale a augmenté. L’augmentation de la productivité de Jean a bénéficié aux autres habitants.

Bien entendu, le facteur irréaliste de cet exemple c’est la Fée Robot. Malheureusement elle n’existe pas. Les nouvelles technologies doivent être créées en utilisant des ressources et du travail humain. Ces machines doivent être entretenues, remplacées, etc., ce qui exige du travail humain. Notre exemple simplifié ne prend pas en compte les besoins supplémentaires créés par le robot Patrick 9000. Malgré tout, son arrivée fut positive pour l’ensemble des insulaires.

Cette petite histoire illustre trois points importants :

  • La production doit toujours précéder la consommation, même pour des biens que vous ne produisez pas (loi de Say). Pour que Marc puisse consommer des noix de coco ou du poisson, il doit d’abord fournir des baies au marché. Pour que Jean puisse consommer des baies ou du poisson, il doit d’abord fournir des noix de coco au marché.
  • L’isolation n’est jamais une option. En vertu de la loi de l’association, il y aura toujours une possibilité pour Patrick de participer au marché du travail et d’en profiter, même après avoir été rendu redondant par le robot.
  • Le travail ne disparaîtra jamais car les désirs humains ne seront jamais entièrement satisfaits. Même si les trois habitants de notre île disposaient de toutes les noix de coco et de toutes les baies nécessaires pour manger plus qu’à leur faim, Patrick a su créer un nouveau besoin en proposant un nouveau produit, le poisson. Dans notre monde réel, les nouvelles technologies débouchent souvent sur la création de tout nouveaux biens ou services qui permettent parfois à de véritables pans économiques de fleurir. (…)

Le Patrick 9000, un robot spécialisé dans la récolte de noix de coco, a permis de rendre l’activité de la pêche profitable. Similairement, la révolution industrielle et maintenant la révolution numérique ne vont pas uniquement augmenter la production des biens existants. Ces biens augmentent en quantité et en qualité, de tout nouveaux secteurs économiques qui fournissent des opportunités d’emploi et de développement du niveau de vie de la société dans son ensemble émergent.