« Mieux vaut tout investir d’un coup. » L’argument est chiffré, documenté, appuyé sur une étude sérieuse que personne ne conteste.
Elle ne portait pas sur l’or.
Ce que l’étude a mesuré
La référence est un travail de Vanguard publié en 2012, au titre explicite : étaler ses achats revient surtout à prendre le risque plus tard. Deux méthodes y sont comparées pour déployer une somme déjà disponible. Tout investir immédiatement, ou répartir le montant en douze versements mensuels égaux.
Le résultat est net. Sur les marchés américain, britannique et australien, l’investissement en une fois l’emporte environ deux fois sur trois, avec un écart moyen proche de 2,3 points de pourcentage sur l’année de déploiement aux États-Unis. Une actualisation publiée en 2023 aboutit à des taux de réussite compris entre 61,6 % et 73,7 %, l’écart tenant à la fois au marché considéré et à la durée d’étalement retenue.
Dans l’étude de 2012, le résultat phare des deux tiers est obtenu avec un portefeuille composé à 60 % d’actions et à 40 % d’obligations, Vanguard testant par ailleurs d’autres allocations. L’actualisation de 2023 élargit encore ces comparaisons.
Le mécanisme, et ce qu’il suppose
Vanguard n’a jamais caché pourquoi ce résultat sort. Sur la période étudiée, les actions et les obligations ont rapporté davantage que les liquidités. Chaque mois passé hors du marché prive donc l’épargnant d’une exposition dont le rendement attendu dépasse celui du compte où l’argent patiente. C’est ce que l’étude appelle la prime de risque perdue.
Le mécanisme repose donc principalement sur une condition : que l’actif acheté offre, en moyenne, un rendement total supérieur à celui des liquidités pendant la période considérée.
Cette condition est mesurée et théorisée pour les actions et les obligations. Elles rémunèrent le risque que l’investisseur accepte de porter, sous forme de dividendes, d’intérêts et d’appréciation du capital. C’est ce qui donne à l’étude son socle.
L’or ne s’inscrit toutefois pas dans le même cadre économique. La Banque de France le décrit comme un actif sans rendement, à la différence des actions qui versent des dividendes et des obligations qui versent des intérêts. Contrairement à une action ou une obligation, il ne produit aucun flux pour son détenteur, et sa performance dépend entièrement de l’évolution de son prix. Celui-ci varie en fonction des taux réels, du dollar, de l’aversion au risque, des achats des banques centrales et du contexte géopolitique.
Attention à ne pas surinterpréter ce point. L’absence de dividende n’annule pas le raisonnement de Vanguard : si le cours passe de 3 000 à 3 300 euros pendant qu’une partie du capital attend, celui qui a tout acheté d’emblée capte l’intégralité de la hausse. Le mécanisme fonctionne avec le rendement total, pas seulement avec les revenus distribués.
Ce qui manque est ailleurs. Pour les actions et les obligations, l’écart de rendement par rapport aux liquidités repose sur des décennies de mesures et sur une explication économique claire. Pour l’or, cet écart n’a pas la même assise, et surtout, Vanguard ne l’a pas testé. La statistique des deux tiers a été établie sur un portefeuille composé d’actions et d’obligations. Elle ne se transpose pas mécaniquement à une classe d’actifs qui se comporte autrement.
Cela ne prouve pas l’inverse pour autant. Rien ici n’établit qu’acheter de l’or progressivement rapporte davantage. Le constat est plus étroit, et suffisant : la question reste ouverte, là où beaucoup la présentent comme tranchée.
Ce que l’or a réellement fait
Reste à regarder l’actif lui-même, ce que le débat sur la méthode oublie généralement de faire.
L’or n’a pas progressé de façon régulière. La Banque de France décrit une corrélation avec le niveau des prix positive du milieu des années 1970 à la fin des années 1980, puis nulle voire négative durant les années 1990 et 2000, dans un contexte de désinflation mondiale. Elle ajoute que cette corrélation ne fonctionne réellement que sur des horizons de dix à quinze ans.
Traduit en termes d’épargnant, cela rappelle surtout que l’or peut connaître des trajectoires très irrégulières sur plusieurs années. Un mauvais point d’entrée peut donc peser longtemps sur le résultat d’un achat.
C’est précisément le scénario que l’étalement des achats atténue. Il ne relève pas l’espérance de gain, il resserre l’éventail des résultats possibles. La contrepartie est symétrique et doit être énoncée : en réduisant le risque d’un mauvais point d’entrée, on renonce aussi au bénéfice d’un excellent point d’entrée. Sur un actif dont la trajectoire peut rester irrégulière pendant plusieurs années, ce compromis a du sens pour un épargnant particulièrement sensible au risque de point d’entrée.
Le coût que l’étude ne pouvait pas mesurer
Un élément échappe entièrement aux travaux menés sur les portefeuilles financiers, et il pèse lourd en métal physique.
Sur un fonds ou un produit coté liquide, fractionner l’investissement n’entraîne pas la prime de fabrication propre au métal physique. En or physique, c’est le cas. Plus l’unité est petite, plus la prime rapportée au poids est élevée. Le World Gold Council le formule directement : à quantité de métal égale, un petit lingot revient plus cher à l’once qu’un grand, parce que les coûts de fabrication varient peu avec la taille de l’unité.
Acheter cent euros d’or chaque mois pendant trois ans peut donc ne pas procurer la même quantité de métal que l’achat du total en une fois dans un format plus large. Les primes varient selon le produit, sa liquidité et les conditions de marché, et un Napoléon 20 Francs ne se compare pas à un lingotin sur ce seul critère. L’écart peut être substantiel, et il est immédiat, là où le bénéfice de l’étalement reste hypothétique.
Certains dispositifs répondent à cette difficulté en permettant de convertir les petites unités accumulées en lingots de format supérieur, comme le prévoient certains plans d’épargne en or. L’intérêt de la formule dépend alors des conditions exactes de cette conversion, à examiner avant d’ouvrir un plan plutôt qu’après.
Ce qui plaide encore pour l’achat progressif
Une fois écarté l’argument qui ne s’applique pas, il reste trois éléments solides, dont deux n’ont rien à voir avec le rendement.
La réduction de la dispersion, exposée plus haut, et qui compte d’autant plus que l’actif connaît des plateaux longs.
La discipline. Un versement automatique retire la décision du champ des humeurs et des lectures d’actualité, c’est-à-dire de l’endroit où l’épargnant se fait le plus de mal.
Et le coût du format, qui joue dans l’autre sens et doit être mis en face des deux premiers.
La question ne se pose pas pour tout le monde
Un détail méthodologique mérite d’être relevé pour finir. L’étude compare deux manières de déployer une somme dont on dispose déjà.
La plupart des épargnants ne sont pas dans cette situation. Ils épargnent sur leurs revenus, mois après mois, et ne disposent jamais d’un capital à placer d’un coup. Pour eux, l’achat progressif n’est pas une stratégie choisie contre une autre, c’est la seule possible, et la comparaison n’a pas d’objet.
L’arbitrage concerne en réalité une minorité : ceux qui ont reçu une somme, vendu un bien, ou accumulé des liquidités et se demandent quoi en faire. Pour ceux-là, la vraie question porte moins sur le calendrier que sur le format d’achat, dont le coût est certain quand le reste ne l’est pas.
Vanguard relève d’ailleurs un point que l’on cite rarement : le choix entre investissement immédiat et étalement ne produit qu’une différence marginale au regard du fait de conserver durablement le capital en liquidités. Le calendrier compte. La décision compte davantage.
Un patrimoine solide résiste à des crises qu’il n’avait pas prévues.
Les propos et opinions exprimés dans cet article n’engagent que l’auteur de Or Argent et ne doivent pas être considérés comme des conseils en investissement. Effectuez vos propres recherches avant toute décision d’investissement.

