Guerre contre ses entreprises technologiques et milliardaires, refus de renflouer Evergrande, la Chine semble être bien décidée à faire le ménage, peu importe les conséquences : c’est l’analyse de Charles Hugh Smith. Dans un long billet (le texte ci-dessous traduit les passages essentiels), il explique pourquoi, selon lui, la Chine n’a pas d’autre choix. Là ou l’Occident persiste dans ses errements précédents au risque de provoquer un jour l’implosion totale du système, la Chine semble avoir décidé de corriger la situation, même si cela sera très douloureux.
La Chine va-t-elle faire exploser la « bulle de tout » mondiale ? Oui
« La baisse de la productivité et de l’activité économique chinoise s’explique simplement. C’est la résultante d’une dette hors de contrôle qui sert à financer la spéculation et non la productivité.
Cette politique institutionnalisée a encouragé les paris les moins productifs et les plus risqués et pas seulement pour les grands conglomérats comme Evergrande, mais aussi pour les ménages de la classe moyenne qui ont investi dans le système bancaire parallèle, ont acheté des deuxième, troisième et quatrième appartements « d’investissement ». Résultat des courses, un appartement dans un quartier recherché se paye de 30 à 40 fois le salaire annuel d’un employé de bureau moyen.
Cette accumulation vraiment monumentale de dettes et de spéculation est désormais une menace existentielle pour le Parti communiste à 2 niveaux :
- Puisque toutes les bulles finissent par exploser, lorsque cette bulle éclatera, le coût économique sera suffisamment sévère pour menacer le contrôle du Parti sur l’économie ;
- La volatilisation de cette richesse fantôme amènera les gens à chercher un bouc émissaire, et le Parti sera la cible n°1, car il a choyé les riches, mais n’a pas protégé les 99 % des conséquences désastreuses de l’éclatement de la bulle.
Après avoir facilité l’expansion de la bulle en créant des montagnes de dettes et des promesses implicites de renflouement, le gouvernement chinois s’est pris au piège. Il n’est pas possible de dégonfler une bulle spéculative d’une telle ampleur sans douleur.
Compte tenu de l’histoire de la vie du président Xi (en particulier de son expérience directe de la Révolution culturelle 1966-1976), de ses écrits et de la consolidation de son pouvoir, il est très clair pour moi que Xi comprend que la bulle est sur le point d’échapper à son contrôle. Il est donc clair que le temps presse, et que ses options politiques se limitent à laisser la nature faire le tri entre les entreprises viables et le reste.
Je vois également des éléments prouvant que Xi saisit le besoin absolu de briser la confiance quasi universelle que l’État renflouera tous ceux qui empruntent et spéculent quand leurs paris tourneront mal.
L’hypothèse du consensus est que « la Chine ne peut pas se permettre de laisser Evergrande faire faillite« , car cet énorme conglomérat va évidemment renverser de nombreux dominos, pour générer de grandes difficultés financières. Je pense que le point de vue du président Xi est à l’opposé : « Nous ne pouvons pas nous permettre de renflouer Evergrande », car cela rouvrirait les portes de l’aléa moral que Xi essaie de fermer.
L’État qui renfloue les acteurs du secteur privé (et les entreprises publiques) est ce qui a conduit à l’énorme bulle d’aléa moral que Xi est déterminé à faire éclater maintenant, tant qu’il peut encore contrôler le processus.
En d’autres termes, le président Xi comprend que c’est le moment d’agir, sans quoi cela sera encore pire. La seule option est de faire subir des pertes à tous ceux qui sont exposés, sans quoi le parti ne pourrait pas survivre à l’effondrement. L’éclatement de la bulle de l’aléa moral et spéculative sur la dette est nécessaire pour préserver le parti communiste et le pouvoir de l’État.
Les conséquences du changement de cap chinois sur le monde
La capacité de la Chine à générer d’énormes quantités de nouvelles dettes a essentiellement renfloué l’économie mondiale en 2008-09, 2015-16 et 2020. Oui, la Réserve fédérale a renfloué le secteur bancaire mondial à hauteur de 16.000 milliards de dollars en 2008-09 et a gonflé une bulle spéculative aux États-Unis en créant 3.500 milliards de dollars d’assouplissement quantitatif. Mais l’expansion de la dette de la Chine était une source tout aussi importante de demande mondiale, ce qui a empêché les économies mondiales de sombrer dans la récession.
Le coût de ces « économies » n’était pas compris à l’époque : l’élévation de l’aléa moral au statut quasi religieux aux États-Unis et en Chine et l’expansion des bulles spéculatives financées par la dette à des niveaux sans précédent.
Il n’y a que 2 options aujourd’hui :
- Saisir le taureau par les cornes en refusant de renflouer les excès spéculatifs financés par la dette, en faisant ainsi éclater la bulle de tout ;
- Continuer de jouer le jeu jusqu’à ce que la bulle implose d’elle-même, un dénouement rendu inévitable par les instabilités systémiques intrinsèques aux bulles.
Xi a correctement choisi la première option. Pour faire passer la pilule, il a positionné le Parti en tant que défenseur du peuple, c’est-à-dire en s’attaquant à la corruption, en enchaînant les milliardaires de la Big Tech comme Jack Ma et en annonçant que l’État ne renflouera pas Evergrande.
La Réserve fédérale et les dirigeants politiques des États-Unis ont stupidement choisi la politique n°2, gonflant la bulle de tout. La réalité est sur le point d’empiéter sur le fantasme de la FED selon lequel les bulles spéculatives peuvent rester à jamais déconnectées de l’économie réelle.
En résumé : l’éclatement de la bulle mondiale de tout n’est pas l’objectif de Xi. Il s’agit cependant de l’effet inévitable (dommages collatéraux) de l’éclatement de la bulle spéculative sur la dette de la Chine.
Compte tenu de notre système financier étroitement lié, l’effondrement d’Evergrande est bien plus une question des dominos qui tombent que de pertes directes. Autrement dit, ce ne sont pas les pertes directes qui feront vaciller le système financier mondial, ce sont les dominos.
Le consensus en Occident est que la Chine ne peut pas se permettre de laisser éclater sa bulle, cela serait trop douloureux. Ceux qui pensent cela ont une compréhension erronée de l’histoire chinoise, en particulier du 20e siècle. Si l’éclatement de la bulle chinoise est l’option nucléaire, Xi a des raisons d’être convaincu qu’il peut pousser le niveau de douleur jusqu’à 11 et la plupart des Chinois l’accepteront. Et ceux qui ne l’accepteront pas rejoindront Jack Ma en retraite forcée.
Au lieu de sauver l’économie mondiale en creusant davantage sa propre bulle, la Chine va faire éclater la bulle mondiale de tout. Quiconque pense que la bulle spéculative de la FED aux États-Unis peut comme par magie être épargnée croit aux contes de fées.
Les excès extrêmes d’endettement et de spéculation de la Chine sont déjà en train de s’effondrer, Xi est acculé. Il n’y a pas de solution simple, seul un tri est possible. Xi a élaboré une stratégie pour maintenir le contrôle du Parti en forçant toutes les personnes exposées à encaisser les pertes inévitables. Les dominos sont alignés sur toute la circonférence de la planète. Préparez-vous donc en conséquence. »

