L’impact de l’épidémie de coronavirus sur la masse monétaire américaine

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Cela a commencé avec la plantation d’un petit arbre à dollars en 2019 afin d’empêcher le marché des repos de s’effondrer. Dans les faits, cet événement a coïncidé avec la fin du resserrement quantitatif. Donc à la restauration du statu quo antérieur. La théorie qui dit que les QE sont un piège fut confirmée. Lorsqu’une banque centrale recourt à cette stratégie, il est impossible de revenir à des politiques monétaires normales.

Il est facile de comprendre pourquoi. Toute tentative de réduire l’encours d’une banque centrale débouchera sur la situation que les QE devaient prévenir, à savoir empêcher la chute des prix des actifs et une récession économique. Personne ne nous explique pourquoi. Où sont les relances qui alimentent leur propre pérennité, qui atteignent leur vitesse d’évasion ? Les économies ne sont peut-être pas, après tout, des fusées ou des pendules à mouvement perpétuel.

Avant de nous pencher sur cette question, voici ce qu’il s’est produit par la suite. Peu de temps après l’arrivée du nouveau coronavirus aux États-Unis, Monsieur Powell et ses compères farceurs ont décidé d’abreuver leur arbre à dollars avec du super fertilisant. Ou peut-être même du méga super fertilisant :

Il s’agit d’un épisode plutôt spectaculaire d’inflation. Vous avez peut-être remarqué l’inflation sémantique récente dans les domaines de la finance et de l’économie pour décrire des extrêmes inédits. « Sans précédent » est un terme qui, par définition, devrait être rare. Pourtant, il est devenu incroyablement courant lorsqu’il s’agit de décrire les injections monétaires, les déficits et la croissance de la dette.

Impact sur la masse monétaire

Aujourd’hui encore, on trouve de nombreux observateurs qui persistent à dire que la FED ne crée pas de la monnaie, ou n’est pas dans la capacité de le faire. Elle dispose de ce pouvoir, et elle l’exploite. La confirmation nous a été donnée par le principal intéressé, à l’occasion d’une interview accordée à Scott Pelley :

« Pelley : Peut-on dire que vous avez inondé le système d’argent ?

Powell : Oui. Nous l’avons fait. C’est une autre façon d’envisager la question. Nous l’avons fait.

Pelley : D’où vient-il ? Vous l’imprimez ?

Powell : Nous l’imprimons de façon numérique. En tant que banque centrale, nous avons le pouvoir de créer de la monnaie électronique. Nous le faisons pour acheter des bons du Trésor ou des obligations (…). Et cela augmente la masse monétaire. Nous imprimons également de la monnaie physique que nous distribuons via les banques régionales de la Federal Reserve. »

Donc voilà, la FED imprime de la monnaie physique et électronique. Et vu que cette monnaie est créée ex nihilo, sa création est théoriquement illimitée, la confiance publique en la monnaie étant l’une des limites pratiques. On lit souvent dans la presse que les banques centrales risquent de se retrouver à court de munitions. Ce n’est évidemment pas possible, vu que ces munitions peuvent être créées de toutes pièces.

Voici la masse monétaire large sous la forme de TMS-2 au mois de mai :

La masse monétaire américaine croît de façon plus exponentielle à chaque crise. Son gonflage provoqué par le Covid-19 a ajouté plus de 4 trillions de dollars à la masse monétaire américaine, rien qu’entre février et mai. Au début de l’année 2008, avant l’émergence de la crise, la masse monétaire TMS-2 n’était que de 5,255 trillions, contre 2,928 trillions en janvier 2000.

Même en se référant aux 2 dernières décennies qui furent historiquement des déviations, le QE 2020 est hors catégorie. Le graphique suivant montre que la croissance annualisée de TMS-2 fut de près de 30 % en mai. On est donc à des niveaux bien plus élevés que les records enregistrés durant la bulle Internet de 2000 et la crise de 2008.

Simultanément, la croissance des crédits accordés par les banques est de 11 % sur base annualisée, contre 5,4 % au début de l’année. La croissance du crédit s’est accélérée alors que les sociétés se sont ruées sur les lignes de crédit afin de s’assurer de liquidités durant le confinement. Depuis, les conditions d’octroi d’un crédit se sont durcies. Cela dit, c’est la FED qui est derrière la majorité de la croissance récente de la masse monétaire.

Et l’argent du Trésor ?

Il y a une composante de TMS-2 qu’il est intéressant d’examiner séparément. Il s’agit de l’une des catégories du bilan de la FED qui n’est pas comprise dans les calculs traditionnels de la masse monétaire (M1 et M2), soit le compte du Trésor.

Il s’agissait d’un élément peu important, mais cela a changé depuis la crise financière. Avant cela, les liquidités du Trésor étaient basses, et conservées en partie auprès de banques commerciales.

Le point important à noter est qu’il s’agit bien de monnaie. De l’argent que le Trésor va dépenser dans les semaines et les mois à venir. Le gouvernement a augmenté le rythme de ses émissions obligataires durant ces dernières semaines, en parallèle avec la mise en place du nouveau QE de la FED. Cela a propulsé les dépôts du Trésor à la FED à des niveaux records.

Alors que cet argent est dépensé, il va doper les statistiques de l’activité économique. Mais comme c’est le cas pour les QE, cela ne créera pas durablement de la richesse. En bout de course, toutes ces interventions ne font que fausser les prix, et redistribuer les ressources existantes. Peu importe la façon dont le gouvernement obtient l’argent qu’il dépense, que ce soit la fiscalité, le crédit ou l’inflation, chaque centime est ponctionné du secteur privé.

(…)

L’émergence des zombies

L’augmentation des entreprises zombies est l’une des statistiques qui met en exergue la détérioration cumulative des fondations économiques. Il s’agit de sociétés dont les bénéfices ne permettent pas de couvrir le service de leur dette. Leur survie dépend donc uniquement de leur capacité à contracter toujours plus de dettes. Ci-dessous, voici le graphique de Deutsche Bank qui suit le compte de ces entreprises zombies aux États-Unis :

C’est assez incroyable. Il s’agit du nombre de sociétés de plus de 10 ans qui ont été dans l’incapacité de dégager un bénéfice suffisant pour couvrir durant 3 années consécutives le service de leur dette.

Ces sociétés sont une véritable poudrière pour les investisseurs, qu’ils soient actionnaires ou détenteurs d’obligations. Ce n’est néanmoins pas l’unique problème. Ces entités qui détruisent de la richesse sont en concurrence avec de véritables créateurs de richesses lorsqu’il s’agit de s’approprier des ressources rares. Elles compliquent donc la vie aux acteurs sains.

Autrement dit, non seulement elles détruisent de la richesse, mais elles sont aussi un obstacle à la création de nouvelles richesses. En conséquence, l’accumulation nette de capital ralentit, et risque même de s’inverser.

Conclusion

On réfléchit très peu aux conséquences à long terme du gonflage de la masse monétaire et de l’augmentation des déficits publics en réponse à la crise récente. En fait, les voix critiques se font rares. Cela dit, cela ne signifie pas que l’on pourra échapper aux conséquences. Le « long terme » a la fâcheuse habitude de devenir un jour la réalité.

Contrairement aux célèbres bons mots de Keynes « on finit tous par mourir un jour », beaucoup d’entre nous voient de leur vivant ces crises qui se développent et qui sont toujours plus aiguës. Il est évident que les largesses monétaires et les orgies de déficits publics en réponse à l’épidémie de coronavirus ont amorti le choc à court terme et ont permis à de nombreux zombies de survivre. Mais cela ne rendra la prochaine crise que plus désagréable.

Le véritable argent disponible pour investissement n’est pas infini, n’augmente pas de façon magique, ne croît pas de façon systématique. Il y a toujours une limite. Un jour, la capacité d’une économie de générer de la richesse pourrait se retrouver face à un mur.

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