Le revenu universel finlandais, la solution à l’automatisation, à la baisse des salaires et la raréfaction de l’emploi ?

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revenu universel

La gauche, comme la droite, promeut l’idée d’un revenu de base pour tout le monde en tant que solution à la nouvelle réalité du marché du travail. Elle est actuellement à l’essai en Finlande.

Lorsqu’il a reçu une lettre après Noël lui apprenant qu’il avait droit à un revenu inconditionnel de 560 € par mois, Mika Ruusunen ne put y croire. « Au début, j’ai cru que c’était une blague. J’ai dû la relire à de nombreuses reprises. Je cherchais des éléments prouvant qu’il pouvait s’agir d’un faux. »

Mais ce père de deux enfants n’était pas victime d’une arnaque. Il avait été choisi pour participer à une expérience du gouvernement finlandais, qui permet à 2 000 chômeurs de 25 à 58 ans de recevoir une somme garantie, un « revenu de base » de 560 € par mois pendant deux ans. Ce montant remplace leurs allocations de chômage, mais ils le toucheront qu’ils travaillent ou pas. Le gouvernement espère que cela encouragera les chômeurs à accepter des emplois à mi-temps sans craindre de perdre leurs allocations.

Ruusunen vit à Kangasala, à environ une demi-heure de bus d’où nous nous sommes rencontrés à Tampere, la seconde ville du pays connue pour être la Manchester de Finlande. Comme son surnom le suggère, les signes de la richesse du 19e générée par la révolution industrielle sont fortement visibles.

Aujourd’hui, l’économie finlandaise connaît toujours des difficultés suite à la crise de 2008, qui a frappé alors que l’étoile du géant des télécommunications Nokia commençait déjà à pâlir. Ce qui a compliqué les recherches d’emploi de Ruusunen, qui a perdu son poste de boulanger il y a deux ans. Il était au chômage lorsque les participants au projet pilote de revenu universel furent tirés au sort ; lorsqu’il a reçu sa lettre, il avait déjà commencé un stage rémunéré dans l’informatique.

« Pour moi, c’est comme de l’argent gratuit en plus de mon salaire, c’est un bonus », m’a-t-il déclaré. Mais il pense que le revenu universel fera une grosse différence pour les chômeurs, surtout pour ceux qui ont l’âme d’entrepreneur. « Si quelqu’un souhaite démarrer sa propre affaire, il n’a pas droit au chômage, même s’il ne gagne pas d’argent pendant six mois. Il faut avoir des économies, sinon c’est impossible. »

Juha Järvinen, un autre participant au projet pilote qui vit dans l’ouest de la Finlande, admet que le système des allocations de chômage freine la recherche d’emploi. Il est au chômage depuis cinq ans, soit depuis la faillite de son entreprise. « J’ai fait beaucoup de choses gratuitement, comme des vidéos de mariage, des sites Internet, parce que j’aime ça. Mais avant le revenu universel, j’aurais eu des problèmes si j’avais fait ces choses contre une rémunération. »

L’expérience finlandaise est une variation de l’idée d’un revenu de base universel : une somme payée sans condition par le gouvernement à tous les citoyens, qu’ils travaillent ou pas. Cela fait un moment que les Finlandais sont considérés comme étant à la pointe de l’innovation sociale, il s’agit donc d’un lieu approprié pour mener une telle expérience pour la première fois à l’échelon national.

Mais l’idée d’un revenu de base est dans l’air du temps, l’idée va bien au-delà des frontières scandinaves. Parmi ses grands partisans, on retrouve Elon Musk, l’ancien ministre du Travail de Clinton Robert Reich, Benoît Hamon, ex-candidat socialiste à la présidentielle, ou encore le candidat à la présidence de la Corée du Sud Lee Jae-myung. Vendredi, le conseil municipal de Glasgow a commandé une étude de faisabilité pour mettre en place son propre projet pilote.

Le revenu universel est une grande idée qui ne date pas d’hier. Thomas Paine, un radical du 18e, avait déjà proposé en 1797 de payer à tous les adultes de plus de 21 ans une somme de 15 livres qui serait financée par une taxe foncière. Depuis, elle a capté séduit plus d’un philosophe. Mais ce n’est que durant ces dernières années qu’elle a commencé à bénéficier d’une véritable traction politique.

Comment expliquer cet intérêt soudain pour une idée vieille de plusieurs siècles, passée de l’idéologie extrême aux grands partis politiques ?

De plus en plus de politiciens, d’entrepreneurs et d’experts en sciences politiques affirment que le revenu universel pourrait être la solution à certains des problèmes les plus inquiétants de notre époque. Certains de ces récents convertis estiment que le revenu universel pourrait être la réponse à la désintégration de l’État-providence. Ils mettent en évidence la nature de plus en plus précaire du marché du travail actuel, notamment pour ceux qui exercent des emplois peu qualifiés, par nature mal rémunérés. Le creusement de l’inégalité des salaires, l’augmentation des postes temporaires ou à mi-temps ou encore les employeurs malhonnêtes qui exploitent leurs salariés sont autant de raisons.

À cette triste réalité vient s’ajouter un État-providence de plus en plus punitif. Notre modèle social fut créé à l’origine en tant que système de contribution à une assurance chômage dans lequel les travailleurs cotisent durant les belles années et reçoivent durant les années de vaches maigres. Mais aujourd’hui, une quote-part importante des dépenses sociales sert à entretenir de façon permanente des gens qui ne pourraient subvenir aux besoins de leurs familles avec le salaire qu’on leur propose. Vu que le principe du contributeur s’est érodé, les politiciens ont tenté de créer un nouveau sens de légitimité en introduisant une batterie de sanctions qui éliminent les allocations des chercheurs d’emploi, même pour des infractions mineures.

Anthony Painter, directeur du think tank RSA, dresse le tableau de ce qui est déjà familier à ceux qui ont vu le film de Ken Loach « Moi, Daniel Blake ». « Si vous êtes en retard à un rendez-vous du Pôle Emploi britannique, vous êtes sanctionnés. Vous suivez une formation que Pôle Emploi estime inappropriée, vous êtes sanctionnés. Vous recevez votre argent en retard, donc vous risquez de vous endetter, d’avoir des retards de loyers ou de devoir recourir à la banque alimentaire. C’est la réalité pour des millions de gens, ils sont cernés par des fils de détente et ont très peu de chances de s’en sortir. »

Painter pense que la situation pourrait être bouleversée avec un revenu universel d’un peu moins de 4 000 livres par an. Cela serait insuffisant pour sortir quelqu’un de la pauvreté, par contre ce revenu pourrait offrir la flexibilité nécessaire pour se reformer, ou fournir le ballon d’oxygène nécessaire dans l’attente d’un nouveau job offrant des perspectives plutôt que de devoir accepter la première offre venue.

Le gouvernement finlandais partage l’opinion de Painter. « Au fil du temps, le système de la sécurité sociale s’est complexifié, il faut le simplifier », m’a dit Pirkko Mattila, ministre des Affaires sociales et de la Santé. Elle espère qu’il sera plus aisé pour les participants du projet pilote d’accepter des emplois à court terme ou de lancer leur propre affaire.

Marjukka Turunen, le fonctionnaire responsable du projet pilote, met en exergue la bureaucratie et les incertitudes découlant de l’obligation de déclarer un travail temporaire. « Si vous exercez un travail à mi-temps, vous devez faire votre demande d’allocations toutes les quatre semaines », a-t-elle déclaré. « Vous pouvez avoir de nombreux employeurs, vous devez donc collecter toutes vos fiches de paie pour constituer votre dossier. Il faut encore ensuite attendre une à deux semaines pour que le paiement soit fait. Vous ignorez combien vous allez toucher, ce qui signifie que vous ne pouvez rien planifier. »

Un autre groupe de convertis au revenu universel voit plus loin. Leur argumentaire ne repose pas tellement sur le système actuel de la sécurité sociale, mais plutôt sur un monde futur dans lequel les robots feront du travail humain une denrée rare. Nous aurions alors une vie de loisirs qui s’offre à nous, mais sans travail nous aurons besoin d’une source de revenus.

Cette opinion est devenue à la mode depuis la publication d’une série d’estimations chocs concernant le nombre d’emplois susceptibles d’être automatisés. En 2013, Carl Frey et Michael Osborne de l’Oxford Martin School ont prédit que le risque d’automatisation menace 47 % des emplois américains, « relativement vite, peut-être dans les 10 à 20 ans à venir ».

Ces prédictions ont poussé des experts du quotidien, comme Robert Reich, à avertir de la possible émergence d’un futur orphelin de ses emplois. (…) Il estime qu’en raison de la baisse des postes disponibles, les ressources devront être redistribuées de ceux qui possèdent la technologie du futur aux autres. D’après Reich, le revenu universel « sera quasi avec certitude une partie de la solution ».

Dans certains milieux, le revenu universel développe la réputation d’être l’aspirine des maux du monde, un médicament miracle qui résout de nombreux problèmes. Mais est-ce aussi simple ?

Qui financera le revenu universel ?

La plus grosse objection concerne évidemment le financement. Payer à chaque citoyen un revenu inconditionnel coûte beaucoup d’argent. Même une proposition modeste ferait froncer des sourcils plus d’un politicien. Painter estime que sa proposition d’un revenu universel annuel inférieur à 4000 £ coûterait environ 18 milliards par an, et cela en soustrayant la suppression de l’abattement de l’impôt sur le revenu pour aider à le financer. L’État devrait continuer à payer en sus l’allocation logement ou invalidité. Et si vous voulez être plus généreux, la facture grimpe de façon vertigineuse.

Cette dépense n’est qu’un problème à partir du moment où le contribuable refuse de la financer. Les sondages favorables à l’idée du revenu universel – un sondage européen affirme que 64 % des adultes sont pour – éludent systématiquement la question de savoir si les répondants seraient prêts à payer un impôt supplémentaire pour le financer. Le revenu universel devrait donc conduire à un changement fondamental de nos politiques, nos leaders devant accepter de créer un impôt impopulaire. La proposition d’un revenu universel d’un montant indéterminé fut rejetée par 78 % des votants suisses, même si ce vaste rejet peut être expliqué en partie par le fait que ses promoteurs souhaitaient un paiement mensuel très généreux de 1765 livres sterling par mois.

Mais ce n’est pas qu’une question d’argent : ses adversaires affirment que le revenu universel a peu de chances d’offrir les avantages avancés par ses partisans. « La sécurité sociale actuelle est draconienne, mais ce n’est pas une fatalité », explique Declan Gaffney. (…)

Jauhiainen est en principe en faveur du revenu universel. Mais il pense qu’il n’est pas anodin que le pilote finlandais a été introduit par un gouvernement de centre-droit qui a misé sur l’austérité. « Vu le climat politique actuel, cela pourrait mal tourner », a-t-il déclaré.

La gauche finlandaise s’est divisée sur le pilote : certains le voient comme un premier pas positif en faveur d’un revenu universel de base. Mais, historiquement, les syndicats finlandais s’y sont opposés, craignant qu’il entame leur force collective de négociation et qu’il s’agisse d’un moyen détourné visant à éliminer le salaire minimum.

Cette crainte de voir le revenu universel être utilisé par la droite en tant que méthode pour arriver à ses fins n’est pas dénuée de fondements. Les libertariens américains comme Charles Murray préviennent depuis longtemps que le revenu universel pourrait être utilisé pour supprimer l’État-providence. (…)

Le revenu universel, une idée pour sauver la gauche ?

Les syndicats britanniques sont beaucoup plus enthousiastes, peut-être parce qu’ils ont bien moins à perdre que leurs collègues finlandais, qui ont su conserver un grand pouvoir. Becca Kirkpatrick travaille dans le social, elle est également responsable d’une section locale de West Midlands. Sa carrière à mi-temps est l’une des raisons qui expliquent pourquoi le revenu universel est attractif à ses yeux. « Si j’avais touché un revenu de base, j’aurais pu investir beaucoup plus pour ma jeune sœur, qui est handicapée », a-t-elle déclaré. (…)

Pour Mika Ruusunen de Tampere, l’idée du revenu de base est pertinente dans le contexte de notre monde en pleine mutation. « Nous avons de plus en plus d’auto-entrepreneurs, d’emplois à mi-temps et de travailleurs qui cumulent plusieurs postes », a-t-il déclaré. « Je perçois le revenu universel en tant que réaction naturelle à notre culture économique en pleine mutation. » (…)

De la théorie à la pratique

Des expériences concrètes ont lieu à travers le monde, notamment aux Pays-Bas, en Italie et en Finlande. Au Royaume-Uni, le gouvernement écossais réfléchit à des projets pilotes à Glasgow et à Fife.

Les partisans du revenu universel affirment que les bouleversements du monde du travail par la technologie rendent caduc le système de protection sociale actuel. Le revenu universel pourrait, selon eux, protéger les cohortes grandissantes de travailleurs fragilisés par un marché du travail toujours plus incertain, entre les contrats zéro heure et les emplois à mi-temps. »

Article du Guardian, publié le 19 février 2017