Le tourisme, la nouvelle bulle en Espagne

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touristes à Barcelone

Note : cet article a été écrit juste avant la vague d’attentats en Espagne, événements bien entendu bien plus graves que les actes d’hostilité envers les touristes abordés par l’auteur et qui risquent de matérialiser le renversement de tendance anticipé.

Après s’est effondrée en 2013, l’Espagne est devenue l’un des moteurs de la croissance en Europe, avec un PIB en progression annuelle de presque 3 %. Mais d’après un rapport de la Banque d’Espagne, la plupart des facteurs ayant mené à cette croissance, à savoir la baisse du prix du pétrole, les politiques monétaires accommodantes de la BCE et donc la baisse de la valeur de l’euro, sont extérieurs et de nature transitoire.

C’est particulièrement vrai pour ce qui est sans conteste le moteur numéro 1 de la reprise économique espagnole, ce boum touristique sans précédent que les économistes locaux commencent enfin à qualifier de bulle.

Cette bulle/boum du tourisme espagnol a particulièrement été engendrée par les risques géopolitiques qui affectent des destinations concurrentes telles que la Turquie, l’Égypte, la Tunisie et dans une moindre mesure la France, ce qui a poussé le nombre de touristes à choisir l’Espagne comme destination à un chiffre record de 75,3 millions, soit une hausse de 11,8 % par rapport à 2015.

Sur base des chiffres du premier semestre 2017, la tendance se poursuit. Entre janvier et juin 2017, 36,3 millions d’étrangers ont séjourné en Espagne, une hausse de 11,6 % par rapport à la même période de l’année précédente. Mais cette année pourrait bien être celle qui marque le coup d’arrêt de cette tendance.

La tourismophobie se développe

Après des années d’opposition grandissante à la croissance anarchique du secteur touristique de Barcelone, la ville a été témoin d’une vague d’attaques coordonnées contre des touristes menée par Arran, un groupe de jeunes affiliés au parti séparatiste radical CUP (candidatures d’unité populaire). Les actions très médiatisées d’Arran ont déclenché une vague d’attaques similaires dans des lieux comme Palma de Majorque, San Sebastian et plus récemment Tenerife.

Le Premier ministre espagnol Mariano Rajoy a condamné ces actes de violence, avertissant que le tourisme est essentiel à la prospérité du pays.

Il a tout à fait raison : le tourisme représente environ 13 % du PIB espagnol. Il s’agit de 2,5 % de plus que le secteur de la construction au pic de la bulle immobilière de 2007.

Le tourisme a joué un rôle crucial dans la reprise espagnole, ayant fourni 26 % des 1,4 million d’emplois créés depuis 2013. Sans ces emplois, le chômage dépasserait rapidement la barre des 20 % en Espagne. L’impact sur les plus grosses régions touristiques espagnoles comme la Catalogne et les îles Baléares serait encore plus prononcé vu que dans ces régions, presque 40 % des emplois fraîchement créés depuis 2013 proviennent du secteur touristique.

Mordre la main qui ne vous nourrit pas vraiment

Mais Rajoy omet de dire que le boum touristique espagnol a principalement bénéficié aux hommes d’affaires et aux propriétaires, tandis que les effets collatéraux (augmentation des prix et des loyers, surpopulation, nuisances, services publics et infrastructures débordés, érosion du caractère distinctif local et formation graduelle d’une économie à sens unique) ont été distribués de façon bien plus démocratique. (…)

De nombreux employeurs, en particulier parmi les grands groupes hôteliers, ont refusé d’augmenter les salaires malgré les profits juteux qu’ils empochent. Alors que simultanément les loyers sont en hausse. En juillet, les loyers espagnols ont augmenté sur base annuelle de 9,6 %. La tendance est plus prononcée sur les destinations touristiques majeures que sont Santa Cruz de Tenerife (+ 15,6 %), Barcelone (+ 14,3 %)…

Les limites de la croissance

Pour de nombreuses entreprises, investisseurs et politiciens, les perspectives de croissance sont illimitées lorsqu’il s’agit d’évaluer le potentiel futur du tourisme. Pourtant, les destinations espagnoles les plus populaires sont déjà tellement saturées que même les touristes s’en plaignent. Dans une étude récente du conseil municipal de Barcelone, 40 % des touristes sondés estiment que les prix sont trop élevés dans la ville, tandis que 59 % d’entre eux pensent qu’il y a trop de monde dans les rues et sur les attractions principales.

La situation de Barcelone a tellement dégénéré que même la Chambre de Commerce estime qu’il faut agir, notamment en augmentant le prix que doivent payer les touristes d’un jour. 17 des 35 millions de touristes qui visitent Barcelone chaque année ne passent même pas une nuitée dans la ville. Le président de la chambre Miquel Valls s’est plaint d’une véritable « invasion touristique ». Il souhaite moins de visiteurs et un tourisme plus axé sur la qualité.

D’après le premier tour-opérateur du monde, l’Allemand TUI, il y a déjà trop de monde en Espagne si bien que les touristes européens devraient commencer à regarder ailleurs pour faire de meilleures affaires, par exemple le Cap Vert ou la Bulgarie. « Si la demande est très élevée ainsi que les prix, les autres destinations en profitent car elles sont plus accessibles. C’est exactement ce qui est en train de se passer en ce moment », a déclaré le CEO du groupe. (…)

Globalement, les développements récents devraient être une source de soucis pour les entrepreneurs espagnols, les autorités et les investisseurs, qu’ils soient locaux ou étrangers. Le tourisme a peut-être sauvé l’Espagne d’un malaise économique encore pire, mais il remplace également d’autres activités.

Source : article de Don Quijones du 13 août 2017