La dette dans tous ses états

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Ces derniers mois, trois institutions internationales parmi les plus importantes ont eu l’occasion de s’exprimer au sujet de la dette mondiale.

En juin 2018, différentes institutions évaluaient la dette globale mondiale entre 164 000 Mds$ (estimation du FMI à fin 2016) et 237 000 Mds $ (estimation de l’IIF à fin 2017).

BRI : effet de levier = danger

La Banque des règlements internationaux (BRI) a ouvert le bal le 23 septembre 2018. Dans son dernier rapport trimestriel, la « banque centrale des banques centrales » avertissait :

« L’économie mondiale est vulnérable et les banques centrales ne sont pas prêtes. […] Les taux d’intérêt demeurant inhabituellement faibles et les bilans des banques, enflés comme jamais, il reste peu de traitements à disposition pour aider le patient à se rétablir, ou le soigner s’il rechute ». Claudio Borio (1), chef du département monétaire et économique de la BRI.

Dix ans après la chute de Lehman Brothers, l’organisation financière internationale pointe du doigt l’explosion des volumes sur les prêts à effet de levier, en particulier sur les obligations à haut rendement. Ce marché, qui se concentre aux Etats-Unis, a en effet « doublé en taille depuis la crise financière mondiale » pour atteindre les 2 600 Mds$, comme l’explique un autre économiste de la BRI.

2 600 Mds$ de prêts à effet de levier

 Ce « bond du financement bancaire à destination des emprunteurs très endettés […] peut créer des fragilités », dit pudiquement Claude Borio. Si vous avez l’impression que la situation telle que décrite ici a des airs de crédits subprime et de Lehman Brothers, vous n’êtes pas en train de devenir paranoïaque : la BRI a elle aussi fait le rapprochement.

Un tel alarmisme est d’ailleurs presque devenu « banal ». Il faut néanmoins reconnaître à la banque sise à Bâle le mérite d’avoir très tôt mis en garde les décideurs face à la spirale de la dette.

FMI : la dette mondiale représente presque deux fois la taille de l’économie…

D’autres institutions, comme c’est le cas du FMI, ont au contraire feint de découvrir l’éléphant au milieu du couloir, à savoir l’enchaînement dette publique, politiques monétaires non-conventionnelles et zombification tous azimuts de l’économie.

Le 13 décembre (2), le Fonds nous livrait ainsi une nouvelle évaluation (3) de la dette mondiale. La petite dette qui monte, qui monte, serait ainsi passée de 164 000 Mds$ au 31 décembre 2016 à 184 000 Mds$ au 31 décembre 2017, soit une augmentation de 20 000 Mds en un an (+ 12%). Au niveau mondial, on atteint désormais 225% du PIB mondial.

Comme l’explique Le Figaro :

« En moyenne, cette dette dépasse désormais les 86 000 $ par habitant, ce qui représente plus de deux fois et demi le revenu moyen par habitant.»

Un record depuis les années 1950…

Cette dette se répartit pour les deux tiers dans le secteur privé, le tiers restant représentant la dette publique, tirée par les pays émergents.

Prenons un instant pour admirer la prescience de nos experts  internationaux : « avec le resserrement des conditions financières dans de nombreux pays, notamment la hausse des taux d’intérêt, les perspectives de réduction de la dette demeurent incertaines ». Le stock de dette cumulé au fil des années constitue à ce titre « une ligne de faille potentielle ».

Merci au FMI pour ce constat très éclairant. Difficile cependant d’apporter beaucoup de crédit aux recommandations d’un « faux-cul » qui « sonne la cloche », comme ironise le blogueur Bruno Bertez :

« Le FMI et Lagarde ont soutenu toutes les politiques mises en œuvre depuis la crise : les politiques monétaires non conventionnelles, les politiques d’austérité fiscale, les répressions financières, les contrôles, les surveillances scélérates, bref tout. […] Le FMI n’a apporté aucune contribution à l’analyse et à la compréhension de la crise, ce sont des gens extérieurs qui l’ont fait, comme la BRI de White et Borio. Ce sont des faux-culs qui font semblant de déplorer les risques qu’ils ont largement contribué à augmenter. »

Je vous propose pour compléter le tableau de nous tourner vers le rapport de l’IIF.

IIF : la dette mondiale représente plus de trois fois la taille de l’économie…

Le 15 janvier, l’Institut de la finance internationale (Institute of International Finance en anglais – IIF) publiait une mise à jour de son Global Debt Monitor. Chaque trimestre donne l’occasion de célébrer de nouveaux records.

Ce rapport offre la vision la plus instantanée dont on dispose en matière de dette mondiale, en cela qu’il présente seulement un trimestre de décalage. Les statistiques regroupées dans la dernière publication décrivent ainsi l’ampleur des dégâts à l’issue du troisième trimestre 2018. En voici les principaux constats.

La dette mondiale atteint désormais 244 000 Mds$ (318% du PIB *) : mention « très bien mais peut mieux faire », puisque l’on demeure 3 300 Mds$ en-dessous du record historique du premier trimestre 2018 à 247 700 Mds$. (* Pour ce qui est des écarts considérables entre les estimations de l’IIF et du FMI, j’ai évoqué ce curieux sujet ici. 184 000 Mds$ ou 244 000 Mds$ ? Choisis ton camp, camarade !)

 Evolution de la dette mondiale au cours des 7 derniers trimestres (en milliers de milliards de $)

Evolution de la dette globale dans les économies développées (en mauve) et émergentes (en bleu) entre 2003 et 2018

Félicitations aux entreprises non-financières et aux gouvernements qui comptent pour 75% de l’augmentation du niveau global de la dette depuis 2008.

Ratio dette/PIB par secteur

La dette des entreprises atteint d’ailleurs un nouveau plus haut historique à 92% du PIB mondial.

Idem pour la dette des ménages dans les pays émergents avec un nouveau plus haut historique à 12 000 Mds$.

Mais le plus inquiétant pourrait bien être le nouveau record de dette libellée en dollar US, comme nous le verrons dans le prochain article.

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Pour plus d’informations de ce genre, c’est ici et c’est gratuit.

Nicolas Perrin or

Article de Nicolas Perrin, via les publications Agora. Nicolas Perrin est conseiller en gestion de patrimoine indépendant. Diplômé de l’IEP de Strasbourg, du Collège d’Europe et de l’Université d’Aix-Marseille, il intervient pour les publications Agora en tant qu’éditorialiste. Il est notamment l’auteur de « Investir sur le marché de l’Or – Comprendre pour agir », paru aux éditions SEFI Arnaud Franel.

(1) https://www.latribune.fr/entreprises-finance/banques-finance/la-dette-est-trop-elevee-a-l-echelle-mondiale-selon-la-banque-des-banques-centrales-791299.html(
(2) https://www.bloomberg.com/news/articles/2018-12-13/debt-worldwide-hits-record-184-trillion-or-86-000-per-person
(3) https://blogs.imf.org/2019/01/02/new-data-on-global-debt/