Le FMI sait que l’économie mondiale est plus exposée qu’en 2008

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crise financière

Le FMI nous titille. Il parle de « courants sous-jacents dangereux » dans le système mondial. Il avertit d’un « resserrement soudain, des conditions financières » susceptibles de faire exploser la bulle des actifs dans le futur, sans dire quand et sans expliquer comment.

Le titre de son rapport de stabilité financière a été rédigé pour interpeller : « Une décennie après la crise financière mondiale : la situation est-elle plus sûre ? » Mais le FMI ne répond pas à sa question, nous laissant dans l’expectative.

Permettez-moi donc de tenter de décrypter ce que pense le FMI, mais qu’il n’ose pas dire vu qu’il est le prisonnier politique de Washington, de Pékin et des défenseurs de l’Union monétaire en Europe.

Dans la liste des griefs du FMI, on retrouve un habitué, la dette. Les engagements des États, des ménages et des sociétés non financières ont atteint la barre des 167 trillions de dollars, une hausse bien supérieure à la croissance économique. Cela représente plus de 250 % du PIB mondial. À la veille de Lehman, nous étions à 210 %.

dette mondiale

Cet endettement supérieur signifie que le système est « plus sensible aux variations des taux », tandis que les types de dettes sont tout aussi gangreneux. Les émissions de crédit avec effet de levier sont supérieures à l’avant Lehman.

Un paragraphe édifiant sur les emprunts de type repo en Chine, liés au secteur de 11 trillions de dollars des « véhicules d’investissement », affirme que les volumes quotidiens sur ce marché ont été multipliés par 15 rien que cette année. Ils s’élèvent aujourd’hui au double du pic atteint aux États-Unis juste avant l’effondrement de 2008.

Ces repos sont utilisés pour « faire le pont entre des écarts d’échéances », soit entre des emprunts à court terme et des actifs à long terme non liquides. C’est exactement ce genre de déséquilibre qui a fait exploser la banque Northern Rock, puis Lehman lorsque les marchés des capitaux se sont figés.

Le FMI ébauche un dénouement horrible dans lequel les forces inflationnistes américaines sont subitement libérées, forçant la FED à bondir sur la pédale de frein. Le duo explosif augmentation des coûts du crédit et hausse du dollar frapperait de plein fouet les marchés émergents, qui subissent déjà les effets d’un étranglement « similaire à l’épisode de 2013 ».

Le Fond accuse tout en souplesse les États-Unis de provoquer une surchauffe avec sa « politique fiscale procyclique ». Il s’agit d’un descriptif alambiqué des baisses d’impôts et des dépenses décidées par l’administration Trump et le Congrès républicain, un mélange de politiques décidées en fin de cycle, soit de l’irresponsabilité criminelle.

Le FMI affirme que le déficit fédéral américain grimpera l’année prochaine à 5 %, et qu’il devrait tourner autour de ces niveaux jusqu’en 2023, ce qui devrait alors propulser la dette américaine à 117 % de son PIB. (…)

Cette politique qui engendre de la dette supplémentaire et redondante ne s’autofinancera pas, cette dette reviendra hanter la société américaine. Mais ce n’est pas pour tout de suite. Pour l’année prochaine, la surchauffe de l’économie américaine est le problème numéro 1, et pas que des États-Unis.

Nous sommes en train d’atteindre un carrefour unique de l’histoire économique : les États-Unis ne sont plus la puissance économique hégémonique du monde, ils ne sont plus capables de porter à bout de bras le commerce mondial dans les moments difficiles, comme c’était le cas auparavant. Et ce en raison de la multipolarité du système mondial. L’Extrême-Orient est une force plus puissante. L’Europe n’est pas du menu fretin. C’est aux marchés émergents que l’on doit la part du lion de la croissance mondiale de la dernière décennie. Jusqu’à 80 % durant certaines années.

Malgré cela, les États-Unis restent le mammouth de la finance mondiale. La Chine, le Brésil, l’Inde et leurs pairs n’ont pas de marchés aussi liquides. L’euro reste dysfonctionnel.

Le système international des paiements est dollarisé. Tout comme le marché du crédit international. La BIS affirme que les crédits en dollars émis en dehors de la juridiction américaine, soit des crédits qui ne peuvent pas compter sur le soutien direct de la FED, ont explosé, passant de 2 trillions de dollars en 2002 à 13 trillions aujourd’hui. Si on inclut les produits dérivés, l’addition grimpe à 26 trillions.

La planète n’a jamais été aussi sensible à un resserrement monétaire de la FED, ou à la volatilité du dollar. C’est très dangereux.

Les premières impulsions de Trump et de la FED ont déjà balayé les marchés émergents les plus faibles, soit ceux qui affichent un déficit courant et qui disposent de faibles réserves. L’Argentine et la Turquie sont en crise. L’Afrique du Sud tient à un fil.

Même les pays les plus solides doivent faire marche arrière ou abandonner leurs intentions de baisse des taux. Cela a mené à une contraction des échanges commerciaux internationaux et provoqué un ralentissement industriel soudain dans la zone euro. (…)

La Chine fait face à un triple dilemme. Elle ne peut pas à la fois dégonfler la bulle du crédit, combattre le ralentissement économique et défendre le yuan. (…)

Le dernier canal de contagion possible, outre les émergents, est la zone euro non réformée. Comme le FMI l’a écrit clairement, le cercle vicieux entre les banques et les pays persiste, car il est intégré dans la structure de l’Union économique et monétaire. C’est d’ailleurs particulièrement visible aujourd’hui en Italie.

L’économie italienne est déjà à l’arrêt. C’est dangereux du point de vue de la dynamique de la dette. Les ennuis ont à peine commencé. Le FMI a averti que l’explosion du lien banques-nation en Italie ne sera pas contenue, tout le sud de l’Europe sera contaminé.

Certains se rassurent de voir que les taux espagnols et portugais ont à peine bronché durant le dernier opéra bouffe de Rome. Mais il est farfelu de croire que cela pourrait continuer en cas de crise aiguë, avec tous les risques de défaut et d’explosion de l’euro qui en découlent.

Le think tank « Notre Europe » de Jacques Delors, mais aussi d’autres, a averti que la zone euro ne survivra pas en l’état à une nouvelle récession mondiale. Sans union fiscale, c’est sans espoir. Le niveau de dette est bien plus proche du seuil fatal qu’en 2008. (…)

Cela dit, les conséquences d’une récession mondiale sur l’économie américaine pousseraient la FED à changer de cap. Mais quand ? (…) Le scénario bénin serait un recul de l’inflation au bon moment. La FED de Powell prendrait le pouls mondial, baisserait d’un ton et abandonnerait sa politique de resserrement monétaire. La Chine gagnerait 2 années supplémentaires pour organiser un atterrissage en douceur.

Espérons un tel scénario. Mais le mien voit la FED poursuivre sa route jusqu’à ce que quelque chose casse, à savoir l’économie mondiale.

Article d’Ambrose Evans-Pritchard, publié le 10 octobre 2018 sur le Telegraph