Les banques centrales de la zone euro sont-elles encore solvables ?

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D’énormes dettes sont en train d’être transférées, en catimini, de banques privées et de fonds d’investissement vers les épaules des contribuables du sud de l’Europe. Il s’agit d’une variante du tragique épisode grec mais cette fois à bien plus grande échelle et avec des conséquences systémiques mondiales.

Il n’y a eu aucune décision démocratique d’aucun parlement pour le transfert de ces dettes, qui approchent rapidement le trillion d’euros. Elles sont l’effet secondaire non-désiré du QE de la BCE, qui a dégénéré en une voie de secours pour la fuite des capitaux des pays du Club Med vers l’Allemagne, le Luxembourg et les Pays-Bas.

Cette « socialisation du risque » a lieu furtivement, en tant qu’effet mécanique du système de paiement de la BCE Target 2. Si une fronde politique en France ou en Italie déclenche une crise existentielle de l’euro dans les mois à venir, les citoyens des pays créditeurs comme débiteurs de la zone euro découvriront avec horreur ce qu’on leur a fait.

Un tel risque est plausible. Alors que j’écris ce papier, quatre articles sur cinq du fil du quotidien français financier Les Échos abordent des scénarios de désintégration de l’euro. Je n’ai pas souvenir d’un tel débat ouvert dans la presse continentale, à aucun moment du projet de l’euro.

Comme toujours, les marchés de la dette sont le baromètre du stress. Les taux sur les obligations allemandes à deux ans ont atteint un plus bas historique de -0,92 % mercredi, signe que quelque chose de très curieux est en train d’avoir lieu. « Les sonnettes d’alarme résonnent à nouveau. Nos données indiquent de sérieuses fuites des capitaux vers les valeurs refuges allemandes. On se croirait comme au début de la crise de la zone euro en 2011 », a déclaré Simon Derrick de BNY Mellon.

Le système Target2 est conçu pour ajuster automatiquement les comptes des branches de la famille des banques centrales de la BCE, qui se corrige tout seul avec chaque entrée et sortie. En réalité, il est devenu un rideau de dissimulation de flux chroniques de capitaux à sens unique.

Les investisseurs privés vendent à la BCE les obligations italiennes ou portugaises qu’ils possèdent, en empochant un bénéfice, et redéploient le produit de la vente dans des fonds mutuels en Allemagne ou au Luxembourg. « Cela montre simplement que l’union monétaire est doucement en train de se désintégrer malgré les meilleurs efforts de Mario Draghi », a déclaré un ancien gouverneur de la BCE.

« Cela montre simplement que l’union monétaire est doucement en train de se désintégrer malgré les meilleurs efforts de Mario Draghi » – un ancien gouverneur de la BCE

Rien que la Banque centrale italienne doit désormais une somme record de 364 milliards d’euros à la BCE, 22 % du PIB italien, et le montant ne cesse de grimper. Mediobanca estime que 220 milliards d’euros ont quitté l’Italie depuis le lancement du QE de la BCE. Les sorties de capitaux correspondent presque à l’euro près aux achats d’obligations de la BCE.

Le professeur Marcello Minenna, de l’université Bocconi de Milan, a déclaré que le basculement implicite du risque privé vers le secteur public, largement ignoré dans les médias italiens, fait courir à la banque centrale italienne le risque de la faillite si l’euro se désintègre ou si l’Italie se fait bouter de l’union monétaire. « Franchement, ces montants deviennent impayables » a-t-il déclaré.

Les déséquilibres Target2 sous le système de la BCE

déséquilibres target2Pendant des années, la BCE a affirmé que ces déséquilibres Target2 sont une fiction de comptabilité qui n’a pas d’importance dans une union monétaire. Plus maintenant. Mario Draghi a écrit une lettre aux députés européens italiens en janvier, les avertissant que la dette devra être « remboursée totalement » si l’Italie sortait de l’euro et restaurait la lire.

Il s’agit d’un message fort. Monsieur Draghi l’a écrit noir sur blanc, confirmant ainsi que les en-cours Target2 sont extrêmement sérieux, tout comme les critiques l’affirment depuis le début. D’une certaine manière, il a révélé que la dette publique italienne est significativement plus élevée que les chiffres officiels. La Banca d’Italia a des actifs de compensation, mais ceux-ci seraient fortement dévalués.

Les dettes Target2 de l’Espagne s’élèvent à 328 milliards de dollars, presque 30 % du PIB. Celles du Portugal et de la Grèce à 72 milliards chacune. Toutes les banques centrales de ces pays sont soit insolvables, ou dangereusement près de l’être si ces dettes se cristallisent.

Willem Buiter, de Citigroup, affirme que les banques centrales au sein de la structure inachevée de la zone euro ne sont pas vraiment des banques centrales. Il s’agit plus de comités de devise. Elles peuvent faire faillite, et plusieurs feront probablement banqueroute. En bref, elles ne sont pas « une contrepartie crédible » pour le reste du système euro.

Il est étonnant que les agences de notation refusent toujours de considérer les en-cours Target2 en tant que dettes réelles, même après la lettre de Draghi et malgré le risque politique qui coule de source. Elles ne peuvent peut-être pas le faire vu qu’elles sont régulées par les autorités européennes, et de temps en temps sujettes au harcèlement judiciaire de pays qui n’apprécient guère leurs verdicts. Quelle que soit la cause de cette tolérance, elle pourrait leur revenir à la figure un jour.

De l’autre côté du grand livre comptable, la Bundesbank a accumulé des crédits Target2 de 796 milliards d’euros. Le Luxembourg de 187 milliards, reflétant son statut de plate-forme financière. Cela représente environ 350 % du PIB du minuscule Duché, ainsi que 14 fois son budget annuel.

Mais que se passera-t-il si l’euro éclate ? On peut supposer qu’il y aurait un tsunami de flux de capitaux bien avant le moment fatidique, poussant les déséquilibres Target2 vers les 1,5 trillion. M. Buiter affirme que la BCE devrait alors couper le robinet aux banques centrales « irrémédiablement insolvables » afin de se protéger.

La réaction en chaîne commencerait avec un défaut du sud envers la BCE, qui en retour aurait du mal à assumer ses obligations Target2 envers le nord du bloc, si elle devait encore être une institution en état de fonctionnement arrivée à ce point. La BCE ne dispose d’aucune entité souveraine pour la soutenir. Il s’agit d’une orpheline.

Les banques centrales d’Allemagne, des Pays-Bas et du Luxembourg perdraient une partie de leurs crédits Target2. Mais elles devraient, en contrepartie, légalement rembourser des banques de leur juridiction. Simplement parce que c’est la méthode utilisée par les banques centrales créditrices pour stériliser les flux entrants Target2.

Simplifions avec un exemple : la banque centrale du Luxembourg devrait subitement 350 % de son PIB à des contreparties privées, impliquant des obligations émises sous des termes juridiques variés et principalement libellées en euros. Le pays pourrait essayer d’imprimer des francs luxembourgeois et voir si cela fonctionne.

Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch attribuent toutes un solide AAA au Luxembourg, bien sûr, mais cela ne fait que démontrer les dangers de l’emprise intellectuelle et idéologique.

Que l’édifice de l’union économique et monétaire européenne soit bâti sur du sable n’avait aucune importance tant que le projet donnait l’impression d’être inévitable. Aujourd’hui, c’est important. La candidate jurant de restaurer le franc français est donnée gagnante à trois contre 1 à la présidentielle de mai.

Ce qui est frappant n’est pas le bon de 28 % en un sondage du Front National de Marine Le Pen, mais le fait qu’elle a réduit l’écart à 44:56 en cas de finale contre l’ancien Premier ministre François Fillon.

L’institut de sondage Elabe affirme n’avoir jamais vu de tels chiffres en faveur de Madame Le Pen. Environ 44 % des ouvriers affirment qu’ils voteront pour elle, montrant à quel point elle a envahi les bastions industriels du parti socialiste. Le plafond de verre se fissure.

Le joker est que la gauche divisée française pourrait mettre de côté ses différends amers et se rassembler derrière le candidat socialiste Benoît Hamon et son projet ultra radical, lui garantissant ainsi une finale contre Madame Le Pen. Les Français se retrouveraient face à un choix entre la gauche dure et la droite dure, deux factions bien décidées à détruire l’ordre établi. Ce duel serait trop serré pour se risquer à des pronostics.

Tout peut arriver dans les mois à venir en France, ainsi qu’en Italie, où le parti démocratique est en train de s’entre-déchirer. Le président du parti, Matteo Renzi, qualifie la mutinerie de « cadeau pour Beppe Grillo », dont le mouvement eurosceptique Cinq Etoiles mène la danse dans les sondages italiens, avec 31 % des intentions de vote.

À l’heure actuelle, quatre partis italiens possédant la moitié des sièges du parlement flirtent avec un retour de la lire et se rapprochent d’une alliance de circonstance.

Tout cela a lieu alors que les marchés commencent à se faire du mouron concernant la baisse des achats d’obligations de la BCE. Plus les données économiques de la zone euro s’améliorent, pire c’est, alors que les pressions grimpent en Allemagne pour mettre un terme au QE.

La question de savoir si l’Italie peut survivre à la perte du bouclier offert par la BCE est ouverte. Mediobanca affirme que le Trésor italien doit lever ou faire rouler 200 milliards d’euros par an alors que Francfort est quasi le seul acheteur.

La Grèce pourrait être contrainte à la soumission en cas de crise. Il s’agit d’un petit pays, psychologiquement vulnérable, coincé entre la périphérie des Balkans et la Turquie. Les montants sont trop petits pour vraiment importer.

C’est la France et l’Italie qui menacent de soumettre l’expérience de l’euro à l’épreuve du feu. Si le système s’effondre, les dettes Target2 deviendront trop réelles et cela ne s’arrêtera pas là. Des trillions de contrats de dette seront remis en question.

Il s’agit d’une bien plus grande menace à la City de Londres et aux interconnexions bancaires de Square Mile que le sujet secondaire du clearing en euros, ou n’importe laquelle des prises de tête gérables découlant du Brexit. D’ailleurs, dans un tel scénario, qui parlerait encore du Brexit ?

Article d’Ambrose Evans-Pritchard, publié le 23 février 2017 sur le Telegraph

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