Pourquoi les États-Unis perdraient une guerre commerciale contre la Chine ou d’autres

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pays dont dépendent les USA pour leurs matières premières

« Durant la semaine précédente, alors que la nouvelle administration jouait les gros bras sur le commerce, un mot que j’ai appris durant ma formation économique m’est venu à l’esprit : autarcie. Il s’agit d’un terme utilisé par les économistes pour décrire un pays qui est autosuffisant. Plus une économie devient développée, moins ses chances de fonctionner en autarcie sont grandes et plus elle dépend du commerce pour maintenir le niveau de vie atteint par ses citoyens. Aujourd’hui, les deux pays les plus proches de l’autarcie sont la Corée du Nord et le royaume himalayen du Bhoutan.

Les États-Unis sont très loin de l’autarcie. Plus que jamais, nous dépendons du commerce avec les autres pays, et notamment avec la Chine, pour obtenir des ressources qui sont en fait essentielles à notre survie même. Analyser les échanges commerciaux à la loupe, en comparant chaque poste et les écarts entre les importations et les exportations est une énorme erreur susceptible de déboucher sur des conséquences profondes. Car cela occulte la situation d’ensemble, les interconnexions complexes entre les différentes matières premières stratégiques que nous importons. Tout ce qui est susceptible de nous priver de ces matières premières pourrait nous mettre dans une situation désespérée. Lancer une guerre commerciale serait dévastateur pour les États-Unis, et pourtant personne n’en fait mention.

Eau, alimentation, énergie

Voici pourquoi. Il y a trois matières premières existentielles : l’alimentation, l’énergie et l’eau (AEE). Il est évident que ces choses sont essentielles à la survie, tout comme il devrait être évident que la pénurie de l’une de ces trois matières premières débouche sur la pénurie des trois. Mais ce qui est peut-être moins compris, c’est que pour nous assurer que nous avons assez d’AEE, nous avons besoin de ressources de l’étranger.

Penchons-nous par exemple sur l’eau, l’élément de l’AEE que nous considérions comme acquis. L’eau est essentielle, que ce soit pour l’agriculture ou pour obtenir de l’énergie. L’eau est cependant plus rare, et pas seulement à cause des sécheresses, mais surtout à cause de son utilisation grandissante pour l’extraction d’énergie, ainsi qu’en raison de l’infrastructure déficiente qui la transporte, qui engendre de gros gaspillages.

Cette réalité nous rattrape. Pour la première fois, l’eau commence à peser sur les budgets des ménages américains. D’après le site PLOS ONE, très respecté, et les chercheurs de l’État du Michigan, les ménages américains payent actuellement en moyenne une facture d’eau de 49 $ par mois. C’est plus de 40 % de plus par rapport à il y a cinq ans, et ce chiffre devrait grimper à 120 $ par mois d’ici le début de la prochaine décennie. D’après l’EPA, plus de 11 % des ménages américains doivent actuellement sacrifier d’autres dépenses essentielles afin de payer leurs factures d’eau, ce qui correspond à la définition de l’EPA de quelque chose d’inabordable. À 120 $, ce pourcentage grimpe à 33 % : un large pan des moins nantis des classes moyennes aura du mal à payer ses factures d’eau.

Les énormes quantités d’eau requises par la fracturation hydraulique sont une partie du problème. Par exemple, entre 2014 et début 2016, la quantité d’eau utilisée pour fracturer un puits moyen dans le bassin le plus fertile, le Permian, a augmenté, passant de 9 à 12 millions de gallons. En raison du taux élevé d’épuisement des puits, la quantité d’eau et de puits vont continuer d’augmenter, ce qui débouchera sur des pénuries d’eau non seulement dans le bassin du Permian, mais aussi dans d’autres zones d’où l’eau est acheminée.

Mais le plus gros coupable, c’est l’infrastructure inadéquate. La plupart de l’infrastructure qui transporte l’eau aux États-Unis a plus de 70 ans, voire plus. À Washington D.C., l’eau s’écoule à travers des tuyaux en bois installés vers 1850 (http://www.nytimes.com/2009/04/18/us/18water.html).

À terme, l’infrastructure finit toujours par tomber en ruine. L’association américaine des aqueducs estime que pour simplement renouveler l’infrastructure existante, cela coûtera un trillion de dollars, tandis qu’un demi-trillion de dollars additionnel sera nécessaire pour s’assurer de la potabilité de l’eau. Les Démocrates et les Républicains semblent s’accorder sur la problématique de notre infrastructure. Mais même les chiffres les plus généreux de ceux qui sont évoqués en ce moment ne seront pas suffisants, le problème continuera de s’empirer, ce qui signifie que nous gaspillerons encore plus d’eau.

Mais il y a un souci encore plus basique, et ce n’est pas qu’une question d’argent : c’est une question d’obtenir les matières premières dont nous avons besoin pour créer cette infrastructure, ainsi qu’améliorer cette crise de l’eau.

Scandium, fluorite, graphite…

Sur la carte ci-dessous, fournis par l’étude géologique des États-Unis (note : agence officielle américaine qui étudie la géologie des États-Unis et ses ressources naturelles), les pays en rouge sont ceux dont nous dépendons pour obtenir des ressources critiques.

pays dont dépendent les USA pour leurs matières premières

La Chine est le pays le plus rouge de tous. Nombreuses de ses ressources sont critiques pour l’eau et l’agriculture. Le scandium, par exemple, qui est uniquement fourni par la Chine, est un métal utilisé pour trouver les fuites des canalisations d’eau et des pipelines. Il est également utilisé pour le raffinage.

Le graphite naturel est également fourni à 100 % par l’étranger, la Chine et le Mexique étant nos plus gros fournisseurs. Il s’agit d’un produit vital pour toute une série de produits, des batteries à la production d’acier. Si nous voulons utiliser de l’acier américain plus cher pour créer notre réseau de tuyaux, nous dépendons toujours du graphite que nous importons pour fabriquer cet acier.

Il y a également la fluorite, une autre matière première que nous importons à 100 %, la Chine et le Mexique étant à nouveau les exportateurs majeurs. Elle sert à bien des choses, de la stimulation des puits d’eau et de pétrole à la production d’activités catalytiques dans le raffinage en passant par la réduction des coûts de la désalinisation, l’une des façons d’augmenter nos ressources en eau.

Comment cela irait-il pour les États-Unis si nous perdons notre accès au scandium, au graphite naturel et à la fluorite, sans parler d’autres ressources critiques ? Pas très bien, et la marge d’erreur est très ténue. La quantité et la qualité de l’eau se détériorent si vite que très bientôt, environ un tiers du pays aura du mal à payer sa facture d’eau. Si la tendance dans les investissements d’infrastructures se poursuit, ce pourcentage devrait dépasser allègrement les 50 %.

Dans un pays à la classe moyenne en colère, et aux classes inférieures encore plus remontées, l’augmentation des prix de l’eau est une recette pour une crise politique biblique. De bons accords commerciaux sont évidemment désirables, mais il serait très maladroit de vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain afin de les obtenir. Les guerres commerciales sont des guerres que nous ne pouvons gagner. (…) »

Source : article de Stephen Leeb, publié le 28 janvier 2017 sur KWN