Vers des faillites de banques européennes? « Ce n’est pas totalement à exclure »

0
2345
banques

Déjà fragilisées avant la crise du coronavirus, les banques européennes voient leurs performances se dégrader fortement. Une situation qui pourrait avoir de lourdes conséquences pour la machine économique. Josse Roussel, professeur à la Paris School of Business, livre son analyse à Sputnik France.

Rouage essentiel de l’activité économique, le secteur bancaire européen ne fait pas exception et souffre fortement de la crise. La pandémie de coronavirus, désormais responsable de la mort de plus de 433.000 personnes à travers le monde, a mis à l’arrêt une bonne partie de l’économie pendant de longues semaines. Un contexte qui a fortement fragilisé des centaines de milliers d’entreprises à travers le Vieux Continent. Ces dernières ainsi que les particuliers redoublent donc de prudence, quand ils ne luttent tout simplement pas pour leur survie financière. Une situation loin d’être idoine pour les banques.

​Une récente analyse du Boston Consulting Group (BCG) relève que de nombreux indicateurs de performance se dégradent pour les banques européennes. Gwenhaël Le Boulay, spécialiste des institutions financières officiant en tant que consultant pour le BCG et cité par La Croix, note par exemple que «les provisions pour risques de crédits ont été multipliées par trois». «C’est considérable», s’alarme-t-il.

Des crédits à la consommation déjà en forte diminution

Pour sa part, le niveau de rentabilité des banques a chuté de deux tiers au premier trimestre 2020. Il évolue désormais à un niveau «bien en deçà du coût du capital», selon Gwenhaël Le Boulay. Les revenus des banques devraient ainsi chuter de 2 à 8% d’ici la fin 2020 par rapport à l’année précédente. «Et, d’ici à 2024, ces revenus pourraient être de 5 à 20% inférieurs à leurs niveaux d’avant le coronavirus», souligne La Croix.

«La conséquence immédiate est une faible capacité des institutions financières à prêter. Moins la rentabilité est élevée, plus elles vont se sentir fragilisées, moins elles seront disposées à prêter à l’économie. Même si les taux sont et resteront pour le moment bas, on peut penser que les conditions d’octroi des crédits seront plus difficiles, ce qui est négatif pour le fonctionnement de l’économie.

Nous constatons déjà un ralentissement du crédit, que ce soit aux ménages ou aux entreprises et la dégradation de la rentabilité bancaire devrait accélérer le processus», s’inquiète au micro de Sputnik Josse Roussel, professeur à la Paris School of Business et auteur de nombreux ouvrages sur l’économie.

Dans le détail, le Boston Consulting Group note que les crédits à la consommation sont en forte diminution: -3,1% de décembre à avril. Dans le même temps, les dépôts bancaires réalisés par les particuliers ont bondi de 4%. Même chose du côté des prêts aux entreprises, qui ont évolué à la hausse. Gwenhaël Le Boulay, toujours cité par La Croix, souligne cependant que ces sommes ne sont pas destinées à «financer le futur, sous la forme de nouveaux équipements ou de nouvelles acquisitions», mais «servent à créer des coussins de sécurité de liquidités».

La situation est d’autant plus compliquée que la fragilité des banques européennes ne date pas de la crise du coronavirus. La politique de taux très faible pratiquée par la Banque centrale européenne (BCE) depuis plusieurs mois avait déjà mis à mal leur rentabilité. Fin 2019, l’Autorité bancaire européenne (ABE) sonnait l’alerte dans son rapport annuel.

Après avoir scruté les performances des 131 plus gros établissements du secteur, son constat était sans appel: la rentabilité était trop faible. Le chiffre de rentabilité des fonds propres était de 7%, en baisse de 0,2% sur un an. Un chiffre qui s’avérait insuffisant alors même que 80% des banquiers interrogés par l’ABE avouaient un coût du capital excédant 8%.

En novembre dernier, Luis de Guindos, vice-président de la Banque centrale européenne, déclarait ceci en ouverture d’un congrès sur la finance à Francfort:

«Le récent ralentissement des perspectives de croissance macroéconomique et le contexte associé de taux d’intérêt restant bas pour longtemps sont susceptibles de peser encore sur les perspectives de rentabilité.»

Et c’était donc bien avant la crise du coronavirus.

​Le 4 juin, la BCE a annoncé maintenir son taux marginal de facilités de prêts dans une fourchette allant de 0 à 0,25% et son taux de dépôt à -0,5%. Et ils demeureront «à leur niveau actuel ou plus bas jusqu’à ce que l’inflation converge durablement à niveau suffisant, proche, mais sous les 2%», a affirmé l’institut basé à Francfort. Vu la situation actuelle, cela risque de durer longtemps.

«Pour l’heure, il n’y a aucune raison d’anticiper une modification de la politique monétaire de la BCE. Cette dernière maintient le cap des taux extrêmement bas. Nous assistons à un écrasement de la courbe des taux d’intérêt, les taux longs et les taux cours sont proches et la marge d’intermédiation pour les banques est très faible. Ceci représente un facteur négatif supplémentaire pour les banques», analyse Josse Roussel. Et de poursuivre:

«Elles se retrouvent dans une conjoncture très compliquée, avec une politique monétaire de taux très faibles, qui devrait se maintenir sur plusieurs années afin de contrer les effets négatifs de la crise économique, et dans le même temps, des créances douteuses qui s’accumulent.»

Les banques européennes se retrouvent également exposées au risque de faillite d’entreprises. Impossible de prévoir leur nombre avec certitude, mais de l’avis de nombreux observateurs, beaucoup de commerces seront forcés de mettre la clé sous la porte, balayés par la crise économique. En Allemagne, le fournisseur d’informations de crédit Crifbürgel a dit s’attendre à plus de 29.000 défaillances d’entreprises en 2020, 54% de plus qu’en 2019. Du côté de la France, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, reconnaissait récemment la gravité de la situation sur le plateau d’Europe 1:

«Il y aura des faillites et il y aura des licenciements dans les mois qui viennent.»

L’État a bien mis 300 milliards d’euros sur la table sous forme de prêts garantis, afin de permettre aux entreprises d’obtenir un soutien financier salvateur en cette période compliquée. Mais comme le note La Croix, il s’agit d’une «protection temporaire contre les faillites»:

«Une partie des entreprises avait déjà contracté des crédits avant la pandémie, et risque de rencontrer des “problèmes structurels très forts”. En cas de faillite, la garantie de l’État ne jouera pas pour les crédits précédents et le non-remboursement des crédits plus anciens affectera des banques déjà fragilisées.»

Tous les pays européens ne sont pas logés à la même enseigne face à cette possible crise bancaire. Les établissements français sont «plutôt solides», selon BCG.

Des banques centrales en «assureur en dernier ressort»

La situation est plus compliquée en Allemagne, pourtant première puissance économique de la zone euro. Son secteur bancaire «est plus fragmenté et compte plus d’acteurs spécialisés, potentiellement plus fragiles», souligne La Croix.

Une telle situation pourrait-elle mener à la faillite de banques européennes?

«Ce n’est pas totalement à exclure. Un tel scénario permet également de mettre en évidence le problème des crédits non performants ou “créances douteuses”. Elles sont très importantes aujourd’hui pour les banques de la zone euro et notamment pour les établissements français.

Selon des chiffres datant de juin 2019, les banques françaises avaient accumulé environ 124 milliards d’euros de prêts non performants, ce qui les place en deuxième position au niveau de la zone euro derrière les banques italiennes», répond Josse Roussel.

Fin juin 2019, la Banque centrale européenne estimait que les banques françaises détenaient 22% du total d’encours de prêts au recouvrement improbable, qui représentaient à l’époque 561 milliards sur l’ensemble de la zone euro. Les prêts sont qualifiés de «non performants» si l’emprunteur ne verse pas les tranches ou intérêts dus pendant plus de 90 jours.

​Josse Roussel s’attend à voir la situation empirer:

«Le ralentissement économique, qui était déjà une réalité avant la crise du Covid-19, va s’aggraver et par là même empirer la situation au niveau des créances douteuses. De nombreuses entreprises vont être en difficulté afin d’honorer leurs dettes et cela aura évidemment des conséquences très négatives pour les banques européennes et françaises, qui vont se retrouver avec un nombre croissant de prêts non performants, avec un impact préjudiciable pour leur rentabilité.»

Selon Josse Roussel, il convient tout de même de nuancer la gravité de la situation, notamment pour les banques françaises. Comme le soulignait La Tribune en 2019, «rapporté au total de leurs encours de crédit, leur taux de créances douteuses est meilleur que la moyenne européenne».

«Le contexte actuel pourrait fragiliser la solvabilité des établissements bancaires les plus fragiles. Mais nous n’en sommes pas encore là. Le niveau de capitaux propres des banques françaises est très important. Reste que la fragilisation des acteurs économiques, notamment des entreprises, de par cette crise du Covid-19, ne fera qu’aggraver la crise des créances douteuses, qui sont un réel problème pour les banques de la zone euro, notamment les italiennes, françaises, espagnoles, grecques et dans une moindre mesure, allemandes.»

L’auteur de «Misère de la finance» aux éditions L’Harmattan, note également que les institutions bancaires sont confrontées à la concurrence des fintechs: «De nouveaux acteurs entrent sur le marché des services financiers, avec une offre parfois plus performante sur le plan technologique ou plus efficace au niveau de l’intermédiation en réduisant les coûts.»

Preuve de la gravité de la situation, BCG envisage le scénario du «cygne noir», qui pourrait mettre fortement à mal le secteur bancaire et avec lui l’ensemble de l’économie. «Il pourrait s’agir d’un nouveau pic pandémique, de tensions géopolitiques exacerbées ou des chocs d’une ampleur inédite dans des secteurs économiques donnés, entraînant la faillite de fonds de pension», détaille La Croix.

«Le pire n’est jamais sûr, mais il n’est pas non plus à exclure. Un choc inattendu pourrait fragiliser encore davantage des économies qui sont déjà en souffrance et qui le resteront pour un an, deux ans, possiblement davantage. Un tel scénario pourrait très bien plonger le secteur bancaire dans une difficulté très importante», souligne Josse Roussel. 

Le professeur à la Paris School of Business insiste sur l’importance essentielle de l’action des Banques centrales. Afin de faire face à la violence de la crise économique, plusieurs d’entre elles ont décidé de sortir le bazooka monétaire.

La BCE a mis 1.600 milliards d’euros sur la table. Début avril, la Fed annonçait être prête à injecter 2.300 milliards de dollars dans le système financier. De telles initiatives ont été prises par la Banque d’Angleterre ou son homologue nipponne, la Banque du Japon. Pour Josse Roussel, leur rôle sera déterminant en cas de «cygne noir».

«Les pouvoirs publics ne sont plus l’assureur en dernier ressort du secteur bancaire. Les États sont eux-mêmes très endettés et leurs marges de manœuvre sont réduites. Ce sont les Banques centrales qui jouent aujourd’hui ce rôle. D’ailleurs, la crise actuelle le démontre avec l’activité de la Réserve fédérale américaine, de la BCE, de la Banque d’Angleterre ou encore de la Banque du Japon. Le ralentissement économique est pris en charge par la création monétaire, en injectant des liquidités dans le système financier afin d’éviter l’effondrement du système bancaire et par voie de conséquence celui de l’économie», analyse Josse Roussel. Et de conclure:

«Pour le moment, cela a en effet réussi à éviter la propagation de la crise au secteur bancaire et financier. Les marchés de capitaux continuent de bien fonctionner, que ce soit aux États-Unis ou en Europe. Il n’y a pas de crise de liquidités au niveau du système bancaire. Aujourd’hui, il n’y a que vers les Banques centrales que le secteur financier peut se tourner quand le pire vient à se manifester.»

Source