Vers des semaines de blocage politique aux États-Unis (Pritchard)

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Donald Trump a refusé de se plier au rituel de consécration du nouveau président, à la concession. Le mécanisme américain de la transmission de pouvoir est démoli.

Il n’y a pas de procédure constitutionnelle pour démettre un président qui refuse d’accepter sa défaite, si cela, bien entendu, devait être l’issue finale lorsque le comptage des votes sera terminé.

Les pères fondateurs étaient parti du principe que les présidents sortants se comporteraient de façon honorable. Même si Thomas Jefferson avait toujours craint qu’un nouveau César puisse jouer les prolongations. Il pensait directement à Alexander Hamilton.

Les déclarations de victoire de Trump dans la nuit qui a suivi l’élection furent un acte de sacrilège politique. Elles furent, sans états d’âme, le début d’une stratégie de la terre brûlée préparée de longue date par sa garde rapprochée si la défaite devait se profiler.

Ces accusations de « fraude géante à l’encontre du peuple américain » ne furent pas des mots prononcés sous le coup de la colère. La fuite d’enregistrements de son équipe qui a préparé les scénarios du jour de l’élection montre que ce gambit était planifié. Il s’agit d’une décision calculée visant à discréditer la montée en puissance à retardement des démocrates en raison du comptage des votes par courrier.

Le syndrome de la montée en puissance « bleue » est devenu une constante des élections américaines. C’est d’autant plus visible cette année alors que 100 millions d’Américains ont voté par courrier, parfois bien avant l’élection.

Cela fait des semaines que Trump tente de jeter l’opprobre sur le vote par courrier, de remettre en question la crédibilité du système électoral américain. Ce qui est une chutzpah sans nom vu qu’il contrôle le département de la Justice, et que les républicains dominent la machine exécutive des États clés.

Il avait encouragé ses partisans à voter en personne, ce qui allait accentuer la couleur politique des 2 types de votes, afin de pouvoir l’exploiter. C’est la stratégie utilisée depuis que Biden a pris la tête. Cela a mené au spectacle auquel nous avons assisté : dans un premier temps, Trump a pris la tête dans certains États, pour ensuite voir son avance s’évaporer. Il s’agit d’une invitation aux théories du complot, qui sont amplifiées par les médias sociaux.

La situation est dangereuse. Elle n’a rien à voir avec la demande de recomptage des votes de Floride de 2020 par Al Gore. Trump a perdu le vote populaire, probablement le vote du collège électoral. Malgré cela, il tente tout ce qui est possible pour modifier le résultat avant qu’il puisse être confirmé.

Une stratégie de guérilla juridique a été lancée dans les États clés. Elle va provoquer des semaines de chaos. Les marchés ont-ils compris la gravité de la situation ?

La constitution américaine ne garantit pas la transition pacifique du pouvoir

Le processus de succession aux États-Unis repose sur les principes de Cincinnatus. « Notre constitution ne garantit pas la transition pacifique du pouvoir, elle la présuppose », affirme le professeur de droit Lawrence Douglas. Selon lui, le 12e amendement et l’Electoral Count Act de 1887 sont une aubaine pour un président abusif.

Les États ne sont pas obligés de suivre la volonté populaire lorsqu’ils votent pour le collège électoral. Même si, dans la pratique, ils le font. S’il peut y avoir des doutes concernant la validité de l’élection, ou si suffisamment d’émeutes peuvent le convaincre de le faire, la législature d’un État peut choisir n’importe quel candidat.

Si cela devait avoir lieu, il est bon de relever que les gouvernements locaux sont contrôlés, pour la plupart d’entre eux, par des républicains dans les États clés. Que feront les alliés de Trump de l’Assemblée générale de Pennsylvanie si les démocrates sont vainqueurs de peu et que le président affirme qu’il s’agit d’une fraude ? À partir de quel moment vont-ils dire au leader de leur parti que trop, c’est trop ? (…)

Au mieux, Washington sera paralysé pendant plusieurs semaines. Le 8 décembre est la date butoir pour les votes du collège électoral. Le 6 janvier, le Congrès doit valider le comptage présidentiel. Tout ceci a lieu au milieu d’une pandémie qui monte en puissance.

On n’a plus vu cela depuis les 4 mois de la guerre d’Hiver de 1932, lorsque Herbert Hoover dénonça le New Deal de Franklin Roosevelt. Il tenta de saboter sa politique de relance en resserrant le standard or.

Durant cet épisode, la confiance dans le système bancaire s’effondra. Le pays fut proche d’une cassure politique. C’est également à cette époque que le Japon démarrait son invasion de la Chine, qu’Hitler prenait Berlin. Le monde changeait. (…)

Pas de raz-de-marée démocrate

Peu importe ce qu’il va se passer dans les semaines à venir, le raz-de-marée démocrate est tombé à l’eau. Ils n’ont pas pu s’emparer du Sénat. Ils ont peut-être même perdu des sièges à la Chambre des Représentants. Le mandat pour un virage gauchiste radical s’est évaporé.

Les démocrates ont toujours pensé que la démographie jouerait en leur faveur. Mais cette élection représente un coup de semonce. Il y a un mouvement de répulsion contre les politiques identitaires, les segmentations malsaines, et avant tout contre la « cancel culture » des antifas destructeurs de statues.

Les démocrates ont perdu du terrain auprès des latinos de Floride et du sud du Texas, malgré le fameux mur. Cela pourrait choquer certains mais cela ne devrait pas être une surprise, vu la mentalité pro-business des immigrants latinos, leur catholicisme et leurs liens familiaux avec des pays aux traditions caudillo à la Trump.

Les marchés doivent désormais faire avec le blocage de Washington et la réduction des stimulations fiscales. C’est déjà visible dans les taux des bons du Trésor sur 10 ans qui baissent. Mais pas dans les actions.

Pendant un moment, nous avons tous été les esclaves des Bidenomics. On s’attendait à un blitz keynésien de 7,9 trillions visant à faire chauffer l’économie. Il s’agit d’une stratégie modelée consciemment sur celle de Roosevelt entre 1941 et 1945. (…) Joe Biden ne pourra pas exécuter cette politique s’il devait être élu. Le Green Deal est mort-né. Son plan de 1,7 trillion de dollars visant à installer 500 millions de panneaux solaires, 60.000 éoliennes et compagnie sera taillé en pièces par le Sénat.

Les marchés actions salivaient à l’évocation de ces chiffres. Goldman Sachs, JPMorgan et Moody’s estimaient que cela allait doper l’économie. Ils vont devoir désormais se contenter d’une pitance.

Le plan de soutien anticipé de 2 trillions de dollars afin de soutenir les chômeurs techniques et les États insolvables est largement insuffisant. Et on ignore même sur quoi ils vont s’accorder, vu le climat politique. Ne vous attendez pas à une décision rapide.

Au final, les marchés vont connaître un hiver compliqué. La reprise en V s’étiole. Les investisseurs devront composer avec un second creux sans beaucoup d’assistance de Washington. (…) Pariez sur un comité bipartisan et la reprise si vous le souhaitez. Je préfère attacher ma ceinture.

Article d’Ambrose Evans-Pritchard (source)